Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/228

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mienne, on se trouve malheureusement à la merci de ces gens-là, qui, à chaque heure de la journée, peuvent vous causer quelque ennui. »

Le bras de la petite Dorrit était sur l’épaule de son père, mais elle ne regarda pas le vieillard pendant qu’il parlait. Elle baissa la tête et tourna les yeux d’un autre côté.

« Je… hem !… je ne puis pas m’imaginer, Amy, ce qui a pu offenser Chivery. En général il est si… si prévenant et si respectueux. Et ce soir il a été tout à fait… tout à fait laconique avec moi ; et devant des étrangers, encore ! Mais, bonté divine ! si Chivery et ses collègues cessaient de me soutenir et de reconnaître ce qui m’est dû, je courrais risque de mourir de faim ici. »

Tandis qu’il parlait, il ouvrait et fermait les mains comme des soupapes, sentant si bien cette pointe de honte qu’il n’osait trop s’avouer à lui-même le sens de ses propres paroles.

« Je… ah !… je ne puis m’imaginer d’où cela vient. Je ne puis vraiment me figurer ce qui cause ce brusque changement. Il y avait ici dans le temps un guichetier nommé Jackson (je ne crois pas que tu puisses te le rappeler, ma chère, tu étais bien jeune alors), et… hem !… il avait un… frère, et ce… jeune frère faisait la cour à… ou plutôt il n’allait pas jusqu’à lui faire la cour… mais il admirait… il admirait respectueusement… la… pas la fille, la sœur de l’un de nous ; la sœur d’un détenu assez distingué ; je dirai même très distingué. Ce détenu se nommait le capitaine Martin ; et il me consulta pour savoir s’il était nécessaire que sa fille… sœur, veux-je dire…, risquât d’offenser le père du guichetier en se montrant trop… hem !… trop explicite. Le capitaine Martin était un gentleman et un homme d’honneur, et je le priai de me dire d’abord son… son propre avis. Le capitaine (très respecté dans l’armée) me répondit, sans hésiter, qu’il lui semblait que sa… hem !… sœur n’était nullement tenue de comprendre trop clairement le jeune amoureux, et qu’elle pouvait le faire aller… je ne suis pas bien sûr que le capitaine Martin ait employé cette expression, je crois même qu’il a dit le tolérer à cause de son père… je veux dire de son frère. Je ne sais pas trop ce qui m’a amené à te raconter cette histoire ; c’est sans doute parce que je cherchais vainement à me rendre compte des façons d’agir de Chivery ; mais, quant aux rapports entre les deux situations, je ne vois pas… »

La voix du vieillard s’éteignit. La petite Dorrit, comme si elle ne pouvait plus longtemps l’entendre parler ainsi, avait petit à petit levé la main jusqu’aux lèvres de son père pour lui fermer la bouche. Pendant quelques instants, il régna dans la chambre une immobilité et un silence complets ; le père resta ramassé dans sa chaise, et la fille resta le bras autour du cou et la tête appuyée sur l’épaule du doyen.

Le souper du doyen était en train de cuire dans une petite casserole posée sur le feu, et, lorsque la petite Dorrit changea de place, ce fut pour servir le repas qu’elle avait apprêté.

M. Dorrit s’assit à sa place habituelle : la petite Dorrit prit une