Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/258

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cordes ; et au milieu de ces objets flottants, on voyait un petit jeune homme tout attristé, assis sur une chaise comme le dernier marin survivant au naufrage sur le pont d’un navire humide, et incapable de serrer les voiles.

« C’est notre John, » dit Mme Chivery.

Afin de ne pas avoir l’air de ne prendre aucun intérêt à ce spectacle navrant, Clennam demanda ce que John faisait là.

« C’est le seul délassement qu’il se donne, dit Mme Chivery secouant de nouveau la tête. Il refuse de sortir même dans la cour de derrière, quand il n’y a pas de linge à sécher ; mais quand il y a du linge pour le cacher aux yeux des voisins, il va s’asseoir là pendant des heures… oui, des heures entières. Il dit que ça lui fait l’effet d’un bosquet ! »

Mme Chivery secoua encore une fois la tête, porta son tablier à ses yeux en bonne mère et reconduisit son hôte dans les régions commerciales.

« Veuillez vous asseoir, monsieur, dit Mme Chivery. Vous voulez savoir ce qu’a notre John ? C’est Mlle Dorrit, monsieur ! il se brise le cœur pour elle, et je voudrais prendre la liberté de vous demander quel dédommagement il y aura pour nous quand son cœur sera brisé ? »

Mme Chivery qui était une dame de bonne mine, fort respectée dans Horsemonger-Lane pour ses sentiments élevés et le choix de ses expressions, prononça ces paroles avec un calme cruel, puis recommença de suite à secouer la tête et à s’essuyer les yeux.

« Monsieur, poursuivit-elle, vous connaissez la famille, vous vous êtes intéressé à la famille et vous avez de l’influence sur la famille. Si vous pouvez aider à faire le bonheur des deux jeunes gens, laissez-moi, dans l’intérêt de notre John et dans l’intérêt de la demoiselle, vous supplier de venir à leur secours.

— J’ai été tellement habitué, répondit Arthur embarrassé, depuis le peu de temps que je la connais, à regarder la petite… tellement habitué à regarder Mlle Dorrit dans un jour si différent de celui dans lequel vous me la représentez que vous me voyez tout surpris. Connaît-elle votre fils ?

— Élevés ensemble, monsieur, répliqua Mme Chivery. Ils ont joué ensemble tout enfants.

— Sait-elle que votre fils l’aime ?

— Oh ! je crois bien, monsieur ! répondit Mme Chivery avec un geste de triomphe. Elle n’aurait pas pu le rencontrer un dimanche sans savoir cela. La canne seule de notre John le lui aurait appris il y a longtemps ; des jeunes gens comme John ne se payent pas des cannes à bec d’ivoire pour rien. Comment l’ai-je appris moi-même ? n’est-ce pas en voyant tout cela ?

— Peut-être Mlle Dorrit n’a-t-elle pas compris aussi vite que vous, voyez-vous ?

— Alors elle l’a compris autrement, dit Mme Chivery, car on le lui a dit.