Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/282

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Ces mots et le geste qui les accompagnait ne furent que l’affaire d’un moment. La petite Dorrit avait eu à peine le temps de penser combien cette dame était bonne, que Flora s’élançait déjà vers la table, pour parler affaire et se plonger jusqu’au cou dans sa loquacité habituelle.

« Je suis vraiment bien désolée de me trouver en retard, surtout ce matin, car je comptais être prête à vous recevoir au moment où vous viendriez, pour vous dire qu’une personne, à laquelle Arthur Clennam porte un vif intérêt, ne pouvait manquer de m’intéresser également et que vous êtes mille fois la bienvenue et que je suis enchantée… mais on n’a pas songé à me réveiller ; je ronfle peut-être encore : si vous n’aimez pas le poulet froid ou le jambon chaud, et ce n’est pas impossible, il y a bien des gens qui n’aiment pas le jambon, sans compter les Juifs dont les scrupules de conscience méritent tout notre respect, quoique je regrette qu’ils n’aient pas les mêmes scrupules lorsqu’il s’agit de nous vendre du faux pour du vrai, pour nous voler notre argent, je serai très-désolée, dit Flora. »

La petite Dorrit la remercia et ajouta d’un air timide qu’elle déjeunait ordinairement avec du thé, du pain et du beurre.

« Du tout, du tout, ma chère enfant, je ne veux pas entendre parler de cela, reprit Flora, tournant le robinet de la bouilloire avec tant de précipitation que l’eau bouillante lui éclaboussa les yeux, lorsqu’elle se pencha pour regarder dans la théière. Vous venez ici pour être traitée en amie, vous savez, si vous voulez bien me permettre de prendre cette liberté, et je rougirais vraiment d’en agir autrement, et d’ailleurs Arthur Clennam m’a parlé de vous dans des termes…. Vous êtes fatiguée, ma chère ?

— Non, madame.

— Vous voilà toute pâle ; vous aurez fait une trop longue course avant d’avoir déjeuné, car sans doute vous demeurez très-loin et vous auriez dû venir en voiture, poursuivit Flora ; et, bon Dieu ! que pourrais-je vous donner pour vous faire du bien ?

— Mais je n’ai rien, madame. Je vous remercie mille et mille fois, je suis très-bien.

— Alors prenez votre thé tout de suite, je vous en prie, continua Flora, et cette aile de poulet et ce morceau de jambon. Ne faites pas attention à moi et ne m’attendez pas, car c’est toujours moi qui porte ce plateau à la tante de M. Finching qui déjeune dans son lit ; c’est une charmante vieille dame, très-intelligente ; le portrait de M. Finching est là derrière la porte, très-ressemblant, quoiqu’on lui ait fait le front trop large ; par exemple, pour ce qui est des colonnes et du pavé de marbre et des balustrades et des montagnes, je ne l’ai jamais vu avec cet entourage assez invraisemblable, car il était négociant en vins ; un excellent homme du reste, mais pas grand amateur de paysage. »

La petite Dorrit jeta un coup d’œil sur le portrait, ne comprenant que très-imparfaitement les allusions que Flora faisait à cette œuvre d’art.