Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/287

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Dorrit, ne tarda pas à lui rendre son animation. Au bout de quelques minutes, elle retourna à son panier de mouchoirs de poche et ses doigts redevinrent aussi habiles que jamais.

Tout en continuant tranquillement son ouvrage, elle demanda à Flora si M. Clennam lui avait dit où elle demeurait ? Lorsque Flora lui eut répondu que non, la petite Dorrit dit qu’elle comprenait la délicatesse qui avait empêché Arthur d’en parler, mais qu’elle était convaincue qu’il l’approuverait d’avoir confié son secret à Flora et que, par conséquent, c’est ce qu’elle allait faire si mademoiselle voulait bien le permettre. Ayant reçu une réponse encourageante, elle fit un abrégé de sa biographie où elle parla fort peu d’elle-même, mais où elle ne tarit pas en éloges sur son père. Flora écouta ce récit avec une tendresse toute naturelle, en harmonie avec la candeur de la jeune fille qu’elle entendait et sans aucune incohérence cette fois.

À l’heure du dîner, Flora passa le bras de sa protégée dans le sien, la conduisit en bas et la présenta au Patriarche et à M. Pancks, qui attendaient déjà dans la salle à manger, tout prêts à commencer. (Pour le moment, la tante de M. Finching se trouvait indisposée et prenait ses repas dans sa chambre.) Ces deux personnages reçurent la petite Dorrit chacun à leur manière : le Patriarche parut lui rendre un immense service en lui disant qu’il était heureux de la voir… heureux de la voir ; M. Pancks la salua de son reniflement le plus amical.

En tout état de choses la petite Dorrit ne pouvait manquer d’être très-timide au milieu d’étrangers (surtout lorsque Flora l’obligeait à prendre un verre de vin et à manger ce qu’il y avait de meilleur) ; mais son embarras fut considérablement augmenté par les façons d’agir de M. Pancks. La conduite de ce gentleman lui donna d’abord à penser que c’était un peintre de portraits, tant il la regardait attentivement, tout en consultant fréquemment le carnet posé à côté de lui. Comme elle remarqua cependant qu’il n’y dessinait rien et qu’il parlait exclusivement d’affaires, elle commença à soupçonner qu’il représentait quelque créancier de son père dont la dette se trouvait inscrite dans son portefeuille. Envisagés à ce point de vue, les reniflements de M. Pancks trahissaient sa colère et son impatience, et ses ronflements plus bruyants étaient une sommation de payement.

Mais ici encore M. Pancks lui-même se chargea de la détromper par sa conduite anormale et extraordinaire. Il y avait une demi-heure qu’elle s’était levée de table et qu’elle travaillait toute seule. Flora était allée se reposer un instant dans la chambre voisine, d’où se dégagea immédiatement certaine odeur alcoolique qui se répandit par toute la maison : le Patriarche, sa bouche philanthropique toute grande ouverte, la tête couverte d’un foulard jaune, dormait d’un profond sommeil dans la salle à manger : ce fut ce moment de calme que Pancks choisit pour se présenter doucement devant la petite Dorrit qu’il salua poliment.