Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/29

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


poudrer divers documents, le tout afin d’arriver à des résultats excessivement gribouillés, raturés et indéchiffrables. Finalement tout fut terminé selon le règlement, et les voyageurs furent libres d’aller où bon leur sembla.

Dans la joie toute nouvelle de leur liberté reconquise, ils se soucièrent fort peu de l’éclat et de la chaleur du soleil. Ils traversèrent le port dans de gais canots et se trouvèrent de nouveau rassemblés dans un grand hôtel, où les jalousies baissées empêchaient le soleil de pénétrer, et où les dalles nues du parquet, les plafonds élevés et les corridors sonores tempéraient l’excessive chaleur. Sous ce toit hospitalier, une vaste table dressée dans une vaste salle fut bientôt abondamment couverte d’un magnifique repas ; et le régime du lazaret n’apparut plus que comme un souvenir mesquin, au milieu de plats appétissants, de fruits méridionaux, de vins frappés, de fleurs cueillies à Gênes, de neige rapportée du sommet des montagnes, et de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel répétées dans les miroirs.

« Tenez ! je n’en veux plus aux murailles monotones du lazaret, dit M. Meagles. La première chose qu’on fait quand on quitte un mauvais gîte, c’est de lui pardonner. Je ne serais pas étonné qu’un prisonnier commençât à se montrer moins sévère pour sa prison, lorsqu’on le met en liberté. »

Il y avait une trentaine de convives, à peu près, et tout le monde causait ; mais chacun s’entretenait nécessairement avec ses voisins. M. et Mme Meagles, ayant leur fille entre eux, se trouvaient tous trois d’un côté de la table : en face étaient assis M. Clennam ; un grand monsieur, un Français, qui, malgré ses cheveux et sa barbe aussi noirs que l’aile d’un corbeau et son aspect sombre et terrible (par politesse, pour ne pas dire diabolique), se montrait le plus doux des hommes, et une jeune et jolie Anglaise, voyageant toute seule ; celle-là avait une physionomie orgueilleuse et un regard observateur ; elle avait évité la société de ses compagnons de route, ou peut-être était-ce eux qui l’avaient évitée : dilemme qu’elle seule peut-être était capable d’éclaircir. Le reste de la réunion se composait du bagage habituel : des gens qui voyageaient pour leurs affaires et d’autres pour leurs plaisirs ; des officiers anglais de l’armée des Indes en congé ; des négociants intéressés dans le commerce avec la Grèce ou la Turquie ; un clergyman, à vraie tournure de révérend, en cravate blanche, avec un modeste gilet montant, faisant avec sa jeune épouse un voyage de lune de miel ; un papa et une maman, non moins britanniques, mais plus majestueux, appartenant à la classe des patriciens, accompagnés de trois filles en train de mûrir et de rédiger leurs impressions de voyage, pour la plus grande confusion de leurs petites amies, à leur retour ; et une antique mère anglaise, sourde comme un pot, mais ferrée sur l’article des voyages, escortée d’une fille plus que mûre, qui s’en allait esquissant tous les sites de l’univers, dans l’espoir de trouver enfin un mari au bout de son pinceau.