Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/294

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princesse lui répondit : Non, je ne vous trahirai pas ; « mais laissez-moi voir ce que vous cachez à tout le monde. » Alors la petite femme mignonne tira les volets, ferma la porte de sa cabane, et, tremblant des pieds à la tête (car elle avait grand’peur que quelque passant ne découvrît aussi son secret), elle ouvrit un endroit très-secret et montra à la princesse une ombre

— Tiens, tiens ! fit Maggy.

— C’était l’ombre de quelqu’un qui avait passé par là longtemps auparavant, de quelqu’un qui s’en était allé bien loin, bien loin, pour ne plus jamais revenir. Elle était très-agréable à voir ; et quand la petite femme mignonne la montra à la princesse, elle en était aussi fière que si c’était un riche, riche trésor. Lorsque la princesse l’eut regardée un instant, elle dit à la petite femme mignonne : « Et vous veillez comme ça du matin jusqu’au soir sur votre belle ombre ? » Et la petite femme mignonne baissa les yeux et répondit tout bas : « Oui, oui. » Alors la princesse dit : « Rappelez-moi un peu pourquoi vous y tenez tant. » Et alors l’autre lui répliqua : « Parce que jamais personne d’aussi bon ni d’aussi doux n’a passé par là depuis que j’habite cette cabane où je suis née ; voilà comme cela a commencé. » Elle ajouta qu’elle ne faisait tort à personne en gardant l’ombre ; que le quelqu’un à qui elle appartenait était allé rejoindre la dame qui l’attendait…

Quelqu’un ! C’était un homme, alors ? interrompit Maggy.

La petite Dorrit répondit timidement qu’elle le supposait, et continua son histoire.

« … Était allé rejoindre la dame qui l’attendait, et que cette image n’avait été dérobée à personne. La princesse dit alors : « Ah ! très-bien ; mais quand vous viendrez à mourir, ma petite femme mignonne, on découvrira que c’est vous qui la gardiez ! » La petite femme mignonne répondit : « Pas du tout. Quand mon temps sera venu, l’image glissera doucement avec moi au fond de ma tombe, et on n’en saura jamais rien.

— Pauvre petite femme mignonne !… dit Maggy. Continuez, s’il vous plaît.

— La princesse fut très-surprise d’entendre cela, ainsi que tu peux le supposer, Maggy…

— Il y avait bien de quoi, remarqua Maggy.

— Elle résolut donc de guetter la petite femme mignonne, pour savoir comment tout cela finirait. Tous les jours elle passait dans son beau carrosse devant la porte de la cabane, et elle voyait toujours la petite femme mignonne filant toute seule à la porte, et la princesse regardait la petite femme mignonne, et celle-ci regardait la princesse. Enfin, un beau matin, le rouet ne tournait plus, et la petite femme avait disparu. Lorsque la princesse demanda pourquoi le rouet s’était arrêté et ce qu’était devenue celle qui le faisait tourner, on lui dit que le rouet s’était arrêté parce qu’il n’y avait plus personne pour le faire tourner, attendu que la petite femme mignonne venait de mourir.