Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/332

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


hameçon auquel ils puissent accrocher une lettre, écrivirent à M. Meagles qu’ayant lu l’annonce en question, ils s’adressaient en toute confiance à lui pour solliciter un léger don (la somme demandée variait de dix shillings à cinquante livres sterling) : non qu’ils eussent le moindre renseignement à lui donner sur la jeune personne en question, mais parce qu’ils savaient que ces dons charitables ne pouvaient manquer de porter avec eux leur récompense en contribuant à calmer les inquiétudes de l’auteur de l’annonce. Divers inventeurs profitèrent également de cette occasion pour correspondre avec M. Meagles, et pour le prévenir, par exemple, qu’un ami ayant attiré leur attention sur l’annonce insérée dans tel journal, à telle date, ils prenaient la liberté d’avertir M. Meagles que dès qu’ils entendraient parler de la jeune personne qu’on avait égarée, ils s’empresseraient de lui en faire part, mais qu’en attendant M. Meagles pouvait rendre un immense service à l’humanité en général en fournissant aux signataires les moyens de perfectionner une pompe d’un nouveau genre.

M. Meagles et sa famille, découragés par toutes ces vaines tentatives, avaient déjà commencé, bien à contre-cœur, à renoncer à l’idée de voir revenir Tattycoram, lorsque les représentants de la nouvelle et active Société connue sous la raison sociale Doyce et Clennam, partirent un samedi soir pour faire à leurs amis de Twickenham une visite qui devait durer jusqu’au lundi. Le plus âgé des deux associés prit la voiture ; et le plus jeune prit sa canne.

Un paisible coucher de soleil éclairait le paysage au moment où, bientôt arrivé au terme de son excursion, Clennam traversait les prairies situées au bord de la rivière. Il éprouvait cette sensation de paix intérieure que le repos de la campagne manque rarement d’éveiller chez les habitants des villes. Tout ce qu’il voyait était riant et tranquille. Le riche feuillage des arbres, l’herbe épaisse émaillée de fleurs agrestes, les petites îles vertes de la rivière, les lits des roseaux, les nénufars flottant à la surface de l’eau, le son des voix lointaines qui lui arrivait comme une musique apportée sur les rides de l’onde et la brise du soir, le frémissement d’un poisson sautant hors de l’eau à de rares intervalles, ou la chute d’un aviron, le gazouillement de quelque oiseau oublieux de l’heure, l’aboiement d’un chien, le beuglement d’une vache ; tous ces bruits mêmes respiraient le repos et contribuaient à augmenter la quiétude dont Arthur se sentait pénétrer dans cette atmosphère avec de douces et fraîches senteurs qui embaumaient le soir. Les longues traînées de feu et d’or qui traversaient l’horizon et le splendide sillage que le soleil couchant laissait derrière lui, tout cela était d’un calme divin. Au sommet empourpré des arbres lointains et le long de la verte colline plus rapprochée sur laquelle les ombres de la nuit s’abaissaient lentement régnait un silence pareil. Entre le paysage lui-même et son image répétée dans le fleuve il n’y avait aucune différence : ils étaient aussi tranquilles, aussi purs l’un que l’autre, et le solennel mystère de vie et de mort qui y étendait