Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/336

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trouvaient encore entre eux et l’horizon pluvieux : le nombre en décroissait lentement), c’est parce qu’elle me comprendra mieux dans cette occasion, et sentira ma perte autrement en se rattachant à un autre espoir. Mais vous savez combien c’est une mère aimante et dévouée, et vous penserez aussi à elle n’est ce pas ? »

Minnie pouvait se fier à lui, dit Clennam ; elle pouvait compter qu’il ferait ce qu’elle lui demandait.

« Et, cher monsieur Clennam, continua Chérie, vous savez que mon père et quelqu’un que je n’ai pas besoin de nommer, ne s’apprécient pas tout à fait et ne se comprennent pas encore tout à fait, comme ils ne tarderont pas à le faire. Ce sera le devoir, et l’orgueil et le plaisir de ma nouvelle existence, de les amener à se mieux comprendre, à se rendre heureux mutuellement et à devenir fiers l’un de l’autre, et à s’aimer l’un l’autre, eux qui m’aiment tous deux si tendrement. Mais, en attendant, ô mon cher monsieur Clennam, vous qui êtes un homme généreux et fidèle, lorsque je serai partie (nous allons très-loin), efforcez-vous de réconcilier père avec celui qui m’emmène, et employez la grande influence que vous avez sur lui à dissiper ses préjugés, en lui faisant voir mon mari sous son vrai jour. Voulez-vous faire cela pour moi, vous qui êtes un noble cœur et un véritable ami ? »

Pauvre Chérie ! quelle illusion, quelle chimère ! Quand donc a-t-on vu s’opérer de pareils changements dans les relations naturelles des hommes ? Qui donc a jamais réussi à concilier des antipathies si invétérées ? Bien des filles avant toi ont fait le même rêve, ô Minnie ! Mais qu’ont-elles recueilli ? des mécomptes et des peines.

Ainsi pensa Clennam, mais il ne le dit pas : il était trop tard. Il s’engagea à faire tout ce qu’elle demandait, et elle demeura bien convaincue qu’il ne manquerait pas à sa promesse.

Ils allaient dépasser le dernier arbre de la sombre avenue. Elle s’arrêta et dégagea son bras. Les yeux fixés sur ceux de son compagnon, et de la main qui venait de s’appuyer sur la manche de Clennam, touchant toute tremblante une des roses qu’il avait serrées contre son cœur, comme pour donner plus de force à ce qu’elle disait, elle ajouta :

« Cher monsieur Clennam, dans mon bonheur… car je suis heureuse, bien que vous m’ayez vue pleurer… je ne puis souffrir qu’il y ait un nuage entre vous et moi. Si vous avez quelque chose à me pardonner (non pas un tort volontaire, mais quelque peine que j’aurais pu vous causer sans attention et malgré moi), que votre noble cœur me le pardonne ce soir ! »

Il se pencha vers l’innocent visage qui s’avançait sans crainte vers le sien. Il l’embrassa et répondit que Dieu savait qu’il n’avait rien à lui pardonner. Tandis qu’il se penchait de nouveau vers ce visage ingénu, elle murmura : « Adieu ! » et il répéta ce mot. Il prenait congé de toutes ses vieilles espérances… de toutes les vieilles incertitudes de Personne. L’instant d’après, ils sortirent de l’avenue, se donnant le bras, comme lorsqu’ils y étaient entrés,