Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/356

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lesquels il est impossible que je fasse naufrage… et pour pouvoir oublier l’avis contenu dans ces trois lettres, il faudrait que je ne fusse pas aussi rudement châtiée que je le suis. »

C’était un étrange spectacle que de voir l’empressement qu’elle mettait à saisir une occasion de discuter contre un adversaire invisible, peut-être contre elle-même, toujours occupée de se faire illusion dans cette lutte secrète.

« Si j’oubliais les fautes commises dans une vie de santé et de liberté, je pourrais me plaindre de l’existence à laquelle je me vois condamnée. Mais je ne m’en plains pas ; je ne m’en suis jamais plainte. Si j’oubliais que cette scène du monde, le Seigneur a eu l’intention expresse d’en faire une scène de ténèbres, de désolation et de sombres épreuves pour les créatures qu’il a tirées de la poussière, j’aurais pu conserver quelque tendresse pour les vanités terrestres. Mais il n’en est rien. Si j’ignorais que nous sommes… tous sans exception… l’objet d’une colère trop méritée, qui doit être satisfaite, et contre laquelle nos simples mérites ne peuvent rien, peut-être aurais-je pu gémir sur la différence qui existe entre une paralytique condamnée à l’immobilité et les gens qui sont libres d’aller et de venir. Mais je regarde comme une grâce et une faveur spéciales d’avoir été choisie pour la réparation qui m’est imposée, pour apprendre ce dont je ne saurais plus douter désormais, et pour travailler à mon salut comme je suis sûre d’y travailler dans ma solitude. Sans cela, mes épreuves n’auraient porté aucun fruit. Voilà pourquoi je ne veux ni ne puis rien oublier. Voilà pourquoi je me suis résignée, convaincue que mon sort est préférable à celui de bien des millions de créatures que la grâce n’a point touchées. »

Tout en disant cela, elle avait posé la main sur la montre, et l’avait remise à la place précise qu’elle y occupait toujours. Puis, sans retirer sa main, elle demeura quelques instants immobile à regarder la montre avec une expression de défi.

M. Blandois, qui avait écouté avec beaucoup d’attention le discours de Mme Clennam, continua à fixer les yeux sur elle en caressant sa moustache des deux mains et d’un air rêveur. M. Flintwinch, qui semblait avoir des crispations, intervint à son tour.

« Là, là, là ! dit-il. C’est entendu, madame Clennam ; vous venez de parler comme une femme pieuse et raisonnable. Mais je soupçonne fort que M. Blandois n’est pas trop porté à la piété.

— Au contraire, monsieur ! protesta ce gentilhomme en faisant craquer ses doigts. Pardonnez-moi ! La piété est dans mon caractère. Je suis sensible, ardent, consciencieux et plein d’imagination. Or, un homme sensible, ardent, consciencieux et plein d’imagination, monsieur Flintwinch, est nécessairement pieux… ou bien il ne vaudrait pas grand’chose. »

Tandis que le visiteur se levait pour prendre congé de Mme Clennam et s’avançait vers elle d’un air cavalier (car cet homme, ainsi que tous ceux que la nature a marqués du même sceau, tombait