Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/387

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s’opposer au mariage de son fils. Il est probable que, pour arriver et s’arrêter à cette heureuse résolution, elle avait dû se laisser influencer, en dehors de son amour maternel, par trois considérations politiques.

La première, c’est que son fils n’avait jamais témoigné la plus légère intention de lui demander son consentement ou la moindre inquiétude de ne pouvoir s’en passer[1]. La seconde, c’est que Henry, dès qu’il aurait épousé la fille unique et bien-aimée d’un homme fort à son aise, cesserait naturellement de prélever des impôts indirects sur la pension qu’une patrie reconnaissante avait accordée à Mme Gowan par l’entremise d’un Mollusque. La troisième, c’est qu’il était entendu que les dettes d’Henry seraient payées au pied de l’autel par le beau-père. À ces trois raisons dictées par la prudence, si l’on ajoute le fait que Mme Gowan s’empressa de donner son consentement dès qu’elle apprit que M. Meagles avait accordé le sien, et que le refus de M. Meagles avait toujours été le seul obstacle à ce mariage, il devient plus que probable que la veuve du commissaire de Pas Grand’Chose ne manqua pas de faire en elle-même tous ces sages raisonnements.

Néanmoins, parmi ses parents et ses connaissances, elle sut maintenir sa dignité individuelle et la dignité du sang des Mollusques, en répétant sans cesse et partout que c’était une affaire bien malheureuse ; qu’elle en était peinée au delà de toute expression ; que son fils était sous l’empire d’une véritable fascination ; que, pendant longtemps, elle avait fait son possible pour empêcher cette union disproportionnée, mais une mère ne peut pas toujours résister, etc. Elle avait déjà pris Arthur Clennam à témoin, en sa qualité d’ami de la famille Meagles, pour accréditer cette fable. Dès la première entrevue qu’elle accorda à M. Meagles, elle se donna des airs de céder avec tristesse, mais avec grâce, à une passion irrésistible. Elle feignit, avec infiniment de politesse et de distinction, de croire que c’était elle, et non pas lui, qui faisait un sacrifice. Elle exécuta le même tour de passe-passe à l’égard de Mme Meagles, tout comme un habile escamoteur aurait pu insinuer une carte dans la poche de cette innocente dame ; et, lorsque sa future belle-fille lui fut présentée par Henry, elle lui dit en l’embrassant :

« Ma chère, qu’avez-vous donc fait à Henry pour l’ensorceler ainsi ? »

Par la même occasion, elle permit à quelques larmes de faire dégringoler en petites pilules, le long du nez, la poudre cosmétique qui composait son teint… façon délicate, mais touchante, de prouver combien elle souffrait intérieurement, malgré le calme apparent avec lequel elle semblait subir cette cruelle épreuve.

Parmi les amies de Mme Gowan (qui se piquait à la fois d’être

  1. La loi anglaise permet aux enfants de se marier sans le consentement de leurs parents.
    (Note du traducteur.)