Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/41

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


telle avait été l’occupation la plus paisible de son enfance. Elle lui donna un baiser vitreux et quatre doigts roides, enveloppés dans un tricot de laine. Cette embrassade terminée, il s’assit de l’autre côté de la petite table placée auprès de sa mère. Il y avait du feu dans la cheminée, comme il y en avait eu nuit et jour depuis quinze ans. Près du feu, une bouilloire qui y chauffait jour et nuit depuis quinze ans. Une petite croûte de charbon humide au-dessus du charbon qui brûlait, et un petit amas de cendres balayé en tas au-dessous de la grille, comme il y en avait eu nuit et jour depuis quinze ans. Il y avait enfin dans la chambre mal aérée une odeur de teinture noire que le feu tirait depuis quinze ans du crêpe et de l’étoffe qui composaient le costume de la veuve, et depuis quinze ans aussi, de ce canapé funèbre.

« Mère, voilà qui ne ressemble plus à vos vieilles habitudes d’activité.

— Le monde s’est rétréci pour moi, Arthur ; il se borne à cette chambre, répliqua-t-elle en regardant autour d’elle. Bien m’a pris de ne pas m’attacher à ses vanités. »

La présence et la voix forte et dure de sa mère exercèrent sur le nouveau venu la même influence qu’autrefois ; il sentit se réveiller en lui la froideur et la réserve timides de son enfance.

« Ne quittez-vous jamais votre chambre, mère ?

— Grâce à mon affection rhumatismale et à la débilité nerveuse qui s’ensuit, j’ai perdu l’usage de mes jambes. Je ne quitte pas ma chambre. Je n’ai pas franchi ce seuil depuis… Dites-lui depuis combien, ajouta-t-elle, s’adressant à quelqu’un par-dessus son épaule.

— Il y aura douze ans à Noël, répliqua une voix fêlée qui se fit entendre dans l’obscurité, derrière le canapé.

— Est-ce vous, Affery ? » demanda Arthur, regardant dans cette direction.

La voix fêlée répondit que c’était Affery, et une vieille femme s’avança jusque dans le peu de jour douteux qu’il y avait, envoya un baiser à Arthur, puis s’évanouit de nouveau dans l’obscurité.

« Je suis encore en état, dit Mme Clennam en indiquant d’un léger geste de sa main droite enveloppée du tricot un fauteuil à roulettes debout auprès du grand secrétaire soigneusement fermé, je suis encore en état de faire mes affaires, et je remercie le ciel de cette faveur. C’est une faveur précieuse. Mais assez causé d’affaires, le jour du Seigneur. Il fait mauvais temps ce soir, je crois ?

— Oui, mère.

— Neige-t-il ?

— S’il neige, mère ? Quand nous ne sommes encore qu’au mois de septembre ?

— Pour moi, toutes les saisons se ressemblent, répondit-elle avec une sorte de satisfaction lugubre. Renfermée comme je le suis, je ne distingue pas l’été de l’hiver. Il a plu au Seigneur de me mettre au-dessus de tout cela. »