Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/421

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son fils eut la bonté de présider à la table principale, où il se montra fort affable. Le Doyen se contenta de circuler parmi les convives, daignant reconnaître çà et là certains individus, s’assurant que les mets étaient bien de la qualité requise, et qu’on n’avait rien oublié du menu. En somme, il avait l’air d’un puissant baron du bon vieux temps dans un accès de belle humeur. Vers la fin du repas, il but en l’honneur de ses hôtes un verre de madère sec, leur disant qu’il espérait que ses invités avaient trouvé le repas à leur goût, et, qui plus est, qu’ils passeraient agréablement par souvenir le reste de la soirée ; il ajouta même qu’il leur souhaitait bonheur et bienvenue. Alors on but à sa santé au milieu des acclamations ; et le vieillard, après tout, au lieu de continuer à ressembler à un haut et puissant baron, eut l’air d’un simple serf qui sentait battre un cœur dans sa poitrine, car il se laissa émouvoir au point de verser des larmes devant tout le monde. Après ce grand succès (qu’il regardait comme une défaite), il proposa la santé de M. Chivery et de ses dignes collègues, à chacun desquels il avait, au préalable, présenté un billet de dix livres sterling et dont aucun ne manquait à l’appel. M. Chivery, chargé de répondre à ce toast s’exprima en ces termes : « Quand vous vous engagez à tenir quelqu’un sous clef, ne lui ouvrez pas la porte ; mais n’oubliez jamais que votre prisonnier, comme le nègre de la romance, tout enchaîné qu’il est, n’en est pas moins votre semblable et votre frère. » La liste de toasts étant épuisée, M. Dorrit poussa la condescendance jusqu’à faire, pour la forme, un partie de quilles avec le détenu le plus ancien après lui ; puis il laissa les orphelins se divertir à leur guise.

Mais tout cela n’était encore que l’aurore du départ. Voici venir ce grand jour où M. Dorrit et sa famille doivent quitter la prison, et dire un éternel adieu à ces cours dont leurs pieds ont usé les pavés !

Midi était l’heure fixée pour le grand événement. À mesure que l’heure approchait, tous les détenus, tous les guichetiers accoururent, pas un n’était absent. Ces derniers fonctionnaires avaient revêtu leur habit des dimanches et la plupart des prisonniers s’étaient faits aussi pimpants que leurs ressources le leur permettaient. On alla jusqu’à arborer un ou deux drapeaux, et les enfants portaient à la boutonnière de petits bouts de rubans. Quant à M. Dorrit, il conserva, à ce moment critique, une dignité sérieuse mais affable. Son attention était surtout absorbée par son frère, dont le maintien lui causait un peu d’inquiétude

« Mon cher Frédéric, dit-il, si tu pouvais bien me donner le bras, nous traverserons ainsi les rangs de nos amis. Je crois qu’il est convenable que nous partions bras dessus bras dessous, mon cher Frédéric.

— Ah ! répondit Frédéric… oui, oui, oui, oui.

— Et si tu pouvais, mon cher Frédéric… si tu pouvais, sans trop te contraindre, répandre un peu de — pardonne ma franchise, Frédéric, — un peu de distinction dans ta démarche.

— William, William, répliqua l’autre, hochant la tête, ces