Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/58

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— J’y renonce.

— En faveur de personne, je suppose ? »

Mme Clennam tourna les yeux vers son fils, appuyé contre une des croisées. Il remarqua ce coup d’œil et dit :

« En faveur de ma mère, naturellement ; elle fera ce qu’elle voudra.

— Et moi, dit Mme Clennam après une courte pause, s’il pouvait y avoir quelque plaisir après une si amère déception, lorsque je comptais voir mon fils, dans toute la force de l’âge, donner à notre vieille maison une nouvelle vigueur pour la rendre riche et puissante, ce serait l’occasion qu’elle me procure de faire monter en grade un vieux et fidèle serviteur. Jérémie, le capitaine abandonne son navire ; mais vous et moi nous coulerons ou nous voguerons sous notre ancien pavillon. »

Jérémie, dont les yeux brillèrent comme s’ils voyaient de l’argent, lança au fils un regard rapide qui semblait dire : « Ce n’est pas à vous que j’en ai l’obligation ; vous n’y êtes pour rien, vous ! » Puis il dit à la mère qu’il la remerciait, qu’Affery la remerciait, qu’il ne l’abandonnerait jamais, ni Affery non plus. Finalement, il tira sa montre des profondeurs où elle était plongée, et ajouta : « Onze heures. C’est l’heure de vos huîtres ! » Et ayant ainsi changé le cours de la conversation, sans toutefois changer de ton ni d’allure, il sonna.

Mais Mme Clennam, décidée à se traiter avec d’autant plus de rigueur qu’on l’avait soupçonnée d’ignorer ce que c’est qu’une réparation, refusa de manger les huîtres lorsqu’on les lui apporta. Elles avaient pourtant une mine appétissante ; il y en avait huit, disposées en rond sur une assiette blanche posée sur un plateau recouvert d’une serviette blanche, escortées de la moitié d’un petit pain tout beurré et d’un verre d’eau et de vin d’une fraîcheur tentante ; mais elle résista à toutes les sollicitations et renvoya le plateau, inscrivant sans doute cet acte d’abnégation à son crédit dans son journal de l’Éternité.

Ce repas d’huîtres n’avait pas été servi par Affery, mais par la jeune fille qui était déjà accourue au bruit de la sonnette, la même que nous avions entrevue la veille au soir dans cette chambre mal éclairée. Arthur reconnut que sa petite taille, ses traits délicats, sa toilette peu avantageuse, où l’on avait ménagé l’étoffe, la faisaient paraître beaucoup plus jeune qu’elle ne l’était en effet. Bien qu’elle n’eût probablement guère moins de vingt-deux ans, on ne lui aurait pas donné beaucoup plus de la moitié de cet âge, en la voyant passer dans la rue. Non qu’elle fût très-jeune de visage : ses traits, au contraire, annonçaient plus de soins et de soucis que l’on n’en a d’ordinaire à vingt-deux ans ; mais elle était si petite et si légère, si peu bruyante et si timide, elle paraissait se trouver si déplacée au milieu de ces trois vieillards durs et secs, qu’elle avait tout à fait l’air d’une petite Cendrillon.

Toujours avec sa dureté ordinaire, mais avec des variations qui