Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/65

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


sous de plus que je sais quel est le plus innocent, de vous ou de l’enfant qui est encore à naître ! »

Il ne se trompait pas. La femme arriva le lendemain avec un petit garçon de trois ans, une petite fille de deux ans, et il était clair que le guichetier aurait gagné tous ses paris.

« Vous avez déjà loué une chambre, n’est-ce pas ! demanda le guichetier au débiteur.

— Oui, j’ai loué une très-bonne chambre.

— Avez-vous quelques petites nippes pour la meubler ?

— J’attends les meubles indispensables, qui doivent arriver par les petites messageries, cette après-midi.

— Madame et les petits viendront vous tenir compagnie ?

— Mais oui ; nous avons pensé qu’il valait mieux ne pas nous disperser, même pour quelques semaines.

— Même pour quelques semaines, naturellement, » répéta le guichetier, qui suivit encore une fois des yeux son nouveau locataire et hocha la tête sept fois de suite, lorsque celui-ci se fut éloigné.

Les affaires de ce prisonnier se trouvaient fort embrouillées, grâce à une association commerciale, au sujet de laquelle il ne savait qu’une seule chose, c’est-à-dire qu’il y avait embarqué toute sa fortune ; grâce aussi à des difficultés juridiques à propos de transferts et de contrats, d’actes de transmission par-ci et d’actes de transmission par-là ; grâce à un soupçon de préférence illégale en faveur de tel ou tel créancier, et à une mystérieuse disparition de telle et telle valeur. Comme personne au monde n’était plus incapable que le débiteur lui-même d’expliquer un seul chiffre de cet amas de confusion, il était impossible d’y rien comprendre. L’interroger en détail pour tâcher de faire concorder ses réponses ; l’enfermer avec des experts et d’adroits procureurs au courant de toutes les ruses des banqueroutiers et des faillis, c’était faire croître les complications de la cause avec la rapidité d’une somme placée à intérêts composés. Ses doigts irrésolus se promenaient autour de ses lèvres d’une manière de plus en plus inefficace à chaque nouvelle tentative de ce genre, et les praticiens les plus madrés renoncèrent à rien tirer de lui.

« S’en aller, lui ? dit le guichetier. Allons donc ! il ne s’en ira jamais, à moins que ses créanciers ne s’avisent de le prendre par les épaules pour le pousser dehors. »

Il y avait cinq ou six mois qu’il était là, lorsqu’il arriva un matin, pâle et essoufflé, annoncer au guichetier que sa femme était malade.

« Parbleu ! il était facile de voir qu’elle serait malade, remarqua ce fonctionnaire.

— Nous comptions, continua le prisonnier, qu’elle irait demain occuper un petit logement à la campagne. Que faire ? grand Dieu ! que faire ?

— Ne perdez pas votre temps à joindre les mains et à vous mor- -