Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/66

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dre les doigts, répondit le guichetier plus positif, en prenant son interlocuteur par le coude, mais venez avec moi. »

Le guichetier conduisit le détenu (qui tremblait de tous ses membres et s’écriait à chaque instant à voix basse : « Que faire ? » tandis que ses doigts irrésolus barbouillaient son visage avec les larmes qui coulaient de ses yeux) au haut d’un des plus pauvres escaliers de la prison, vers une porte qui s’ouvrait sous les mansardes. Le guichetier frappa avec sa clef.

« Entrez ! » cria une voix de l’intérieur.

Le guichetier, ouvrant la porte, laissa voir, au fond d’une misérable petite chambre qui ne sentait pas bon, deux personnages enroués, aux visages rouges et boursouflés, qui, assis devant une table aux pieds inégaux, jouaient à l’impériale en fumant leurs pipes et en buvant de l’eau-de-vie.

« Docteur, dit le guichetier, voici un gentleman dont la femme a besoin de vous : il n’y a pas un instant à perdre ! »

L’ami du docteur était, comme lui, enroué, rouge, boursouflé, sale, animé par le jeu, le tabac et l’eau-de-vie ; mais, supposé, qu’on pût le prendre pour un adjectif, nous dirions qu’il en était resté au positif, tandis que le docteur, au contraire, avait atteint le comparatif, étant plus enroué, plus rouge, plus boursouflé, plus sale et plus animé par le jeu, le tabac et l’eau-de-vie. Le docteur paraissait atrocement râpé, avec sa lourde vareuse de drap grossier, toute déchirée et rapiécée, trouée aux coudes, veuve de presque tous ses boutons (c’était là, dans son temps, l’habile médecin dont parlait l’annonce d’un bâtiment de transport), son pantalon blanc aussi sale qu’il soit donné à l’homme d’en imaginer un, ses chaussons de lisière et son linge invisible.

« Un accouchement ? dit le docteur : je suis votre homme ! »

Sur ce, il chercha un peigne sur la cheminée, se rebroussa les cheveux (c’était là apparemment sa manière de se laver) prit sa boîte ou sa trousse médicale, d’un aspect des plus sordides, dans l’armoire où se trouvaient sa tasse, sa soucoupe et son charbon, ajusta son menton dans un cache-nez dégoûtant, et se trouva transformé en un lugubre épouvantail médical.

Le docteur et le débiteur descendirent l’escalier en courant, laissant le guichetier retourner au guichet, et se dirigèrent vers la chambre de la malade. Toutes les dames de la prison avaient eu vent de la nouvelle et se trouvaient rassemblées dans la cour. Deux d’entre elles avaient déjà accaparé les deux enfants et les emmenaient, dans des dispositions hospitalières ; d’autres étaient en train d’offrir diverses petites douceurs tirées de leurs maigres provisions ; d’autres témoignaient de leur sympathie avec une extrême volubilité. Les prisonniers mâles, pensant qu’ils ne pouvaient jouer là dedans qu’un rôle très-secondaire, s’étaient retirés, ou plutôt s’étaient glissés, l’oreille basse, dans leurs chambres, d’où la plupart d’entre eux, postés aux croisées ouvertes, saluèrent de coups de sifflet le docteur qui traversait la cour, tandis que d’autres, séparés