Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/81

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notre oncle, il vaut peut-être mieux pour elle qu’elle ne demeure pas constamment ici. Elle n’y est pas née comme moi, tu sais, père.

— Allons, Amy, allons. Je ne comprends pas tout à fait ton raisonnement ; mais il est naturel, Je suppose, que Fanny aime la promenade, et que tu ne la détestes pas non plus. Ainsi donc, ma chère, toi et Fanny et ton oncle, vous ferez ce que bon vous semble. Soit, soit. Je ne me mêle de rien ; ne vous occupez pas de moi. »

Il fallut ensuite s’occuper de faire sortir son frère de la prison, l’arracher à la survivance des commissions de Mme Baugham, et à l’échange des phrases d’argot qu’il apprenait avec les camarades d’une honnêteté problématique que lui procuraient un pareil séjour et une pareille profession. Ce ne fut pas là la tâche la plus facile d’Amy. Il n’avait que dix-huit ans ; mais il était déjà si bien résigné à vivre au jour le jour et sou à sou, qu’il aurait bien continué ce métier-là jusqu’à quatre-vingt-dix ans. Il n’entra par malheur personne dans la prison dont il pût apprendre quelque bon état, et la petite sœur ne sut lui découvrir d’autre patron que son vieil ami, son parrain.

« Cher Bob, dit-elle un jour, que deviendra notre pauvre Tip ? »

Il s’appelait Édouard ; mais Ned, le diminutif de ce nom, était transformé, je ne sais pourquoi, en Tip, dans le royaume de la geôle.

Bob avait une opinion personnelle bien arrêtée relativement à la destinée future du pauvre Tip, et, dans son désir d’empêcher l’accomplissement de cette opinion prophétique, il était allé jusqu’à demander à Tip, d’une façon adroite et détournée, si un jeune homme comme lui ne ferait pas bien de prendre la clef des champs et de servir son pays, l’habit rouge sur le dos. Mais Tip l’avait remercié. Il aimait mieux, disait-il, ne pas servir son pays.

« Eh bien, ma chère, répondit Bob, il faut voir à en faire quelque chose. Si j’essayais de le placer chez un homme de loi ?

— Ce serait si bon de votre part, Bob ! »

À dater de ce moment, Bob eut une question de plus à adresser aux gens du métier qui allaient et venaient dans la Maréchaussée pour les affaires de leurs clients. Il posa celle-ci avec tant de persévérance, qu’un siège peu rembourré et douze shillings par semaine furent mis enfin à la disposition de Tip dans un grand palladium national, la cour du palais, qui figurait alors sur la liste fort longue des éternelles sauvegardes de la dignité et du salut d’Albion, dont quelques-unes ont disparu sans que le pays s’en porte plus mal pour cela.

Tip languit dans les sombres cours de Clifford’s-Inn [1] pendant six mois ; puis, à l’expiration de ce laps de temps, il revint un soir,


  1. Corps de bâtiments occupés presque exclusivement par des hommes de loi, et où se trouvait la cour du palais mentionnée plus haut. (Note du traducteur.)