Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/20

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toujours à cheval sur les convenances. On aurait pu la mener… (et on avait même fait cette expérience)… au sommet des Alpes ou au fond des ruines d’Herculanum sans déranger un seul des plis de sa robe, ni déplacer une des épingles de sa toilette. Son visage et ses cheveux avaient bien une apparence un peu farineuse, comme si elle sortait de quelque moulin premier numéro, mais c’était plutôt parce qu’il entrait beaucoup de craie dans l’argile terrestre de sa construction que parce qu’elle corrigeait son teint avec de la poudre d’iris, ou parce que ses cheveux grisonnaient. Ses yeux n’avaient aucune expression, c’est vrai, mais cela tenait sans doute à ce qu’ils n’avaient rien à exprimer. Si elle avait peu de rides, cela tenait à ce que son esprit n’avait jamais tracé son nom ou aucune autre inscription sur cette physionomie distinguée. C’était une femme froide, boursouflée, une cire éteinte, qui, peut-être même, n’avait jamais été allumée.

Mme Général n’avait pas d’opinion. Sa méthode pour former l’esprit d’une élève consistait à empêcher cette élève de se former des opinions. Elle avait un tas de petits rails intellectuels sur lesquels elle lançait ses petits trains chargés des opinions d’autrui, lesquels ne se rattrapaient jamais et n’arrivaient jamais à une station quelconque. Malgré son sentiment excessif des convenances, Mme Général elle-même ne pouvait nier qu’il existe dans ce bas monde des choses et des idées inconvenantes ; mais Mme Général trouvait moyen de s’en débarrasser en les mettant de côté et ayant l’air de n’y pas croire. Un autre des procédés qu’elle avait inventés pour former l’esprit, consistait à serrer toutes les difficultés au fond d’une armoire, afin de pouvoir mieux se faire l’illusion qu’elles n’existaient pas. C’était certainement la manière la plus commode de se tirer d’affaire, et, dans tous les cas, la plus convenable.

Il ne fallait pas parler à Mme Général de choses désagréables. Les accidents, la misère, les crimes étaient des sujets de conversation qu’on ne devait pas aborder en sa présence. Toute passion n’avait rien de mieux à faire que d’aller se coucher à l’approche de Mme Général, et le sang à se transformer en eau sucrée. Ces déductions faites, Mme Général se chargeait d’étendre sur le reste une couche de vernis. Fidèle à son système, elle trempait le plus petit pinceau qu’on ait jamais vu dans le plus grand pot possible pour vernir à grand lavage la surface de tout ce qu’elle montrait à ses élèves. Plus l’objet était fêlé, plus Mme Général mettait d’épaisseur dans les couches de vernis qu’elle y étendait.

Il y avait du vernis dans la voix de Mme Général ; il y avait du vernis dans son geste ; une atmosphère de vernis enveloppait toute sa personne. Les rêves de Mme Général… si toutefois elle en faisait… étaient sans doute vernis de même, tandis qu’elle dormait dans les bras du bon Saint-Bernard, dont la neige légère couvrait le toit hospitalier.