Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/28

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avait l’air si distingué, elle l’avait tellement supplié de lui laisser cette chambre rien qu’une petite demi-heure, qu’il n’avait pas eu le courage de résister. La petite demi-heure était écoulée, la dame et le monsieur qui l’accompagnait finissaient leur petit dessert et leur demi-tasse, la note était acquittée, on avait donné ordre d’atteler, ils allaient partir ; mais, grâce à la malheureuse étoile de l’hôte et par une malédiction du ciel, ils n’étaient pas encore partis.

Il faut renoncer à décrire l’indignation de M. Dorrit, qui s’était retourné au pied du grand escalier pour écouter ces excuses. Il sentit comme si la main d’un assassin venait de porter un coup à l’honneur de sa famille. Le sentiment de sa propre dignité était tellement développé chez lui, qu’il apercevait une insulte préméditée dont personne que lui ne se serait douté. Sa vie n’était qu’une longue agonie à la vue de tous les scalpels qu’il découvrait sans cesse occupés à disséquer sa dignité.

« Est-il possible, monsieur, dit M. Dorrit, rougissant jusqu’aux oreilles, que vous ayez… hem !… eu l’audace de permettre à des étrangers de s’installer dans mon appartement ? »

Mille pardons ! l’hôtelier avait eu le malheur extrême de ne pouvoir résister à cette dame trop distinguée. Il suppliait monseigneur de ne pas se mettre en colère. Il implorait la clémence de monseigneur. Si monseigneur voulait avoir l’extrême obligeance d’occuper l’autre salon qui lui avait été spécialement réservé pendant cinq minutes au plus, tout irait bien.

« Non, monsieur, répondit M. Dorrit. Je n’occuperai aucun salon. Je quitterai votre maison sans y manger un morceau, sans y mettre les pieds. Comment avez-vous osé vous permettre une pareille conduite ? Pour qui me prenez-vous donc pour me… hem !… pour me traiter autrement que les autres gentilshommes ? »

Hélas ! l’aubergiste prit l’univers entier à témoin que monseigneur était le représentant le plus aimable de toute le noblesse, le plus important, le plus estimé, le plus honorable. S’il mettait une différence entre monseigneur et les autres gentilshommes, c’était seulement pour reconnaître que monseigneur était le plus distingué, le mieux aimé, le plus généreux, le plus illustre d’entre eux.

« Sornettes que tout cela, monsieur ! s’écria monseigneur très-échauffé, vous m’avez manqué de respect. Vous m’avez accablé d’insultes. Comment vous êtes-vous permis ?… Expliquez-vous ! »

Ah ! juste ciel ! comment l’aubergiste pouvait-il s’expliquer lorsqu’il n’avait plus rien à dire ; lorsqu’il n’avait plus qu’à offrir ses excuses et à s’en rapporter à la magnanimité bien connue de monseigneur !

« Je vous répète, monsieur, continue M. Dorrit haletant de colère, que vous ne me traitez pas… hem !… comme les autres gentilshommes, que vous établissez des distinctions entre moi et les autres gentilshommes de mon rang et de ma fortune. Je voudrais bien savoir pourquoi. Je voudrais bien savoir… hem !… sur quelle