Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/27

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la première occasion pour découvrir sa tête grise devant la petite Dorrit, pour l’aider à descendre de cheval ou à monter en voiture ou pour lui montrer toute autre attention de ce genre, toujours avec la plus grande déférence. Ces attentions pourtant ne paraissaient jamais ni déplacées ni forcées ; car elles étaient, avant tout, spontanées, naturelles, empreintes d’une simplicité cordiale. Frédéric ne voulut jamais consentir, même à la prière de son frère, à entrer quelque part ni à s’asseoir quelque part avant que sa petite nièce fût entrée et assise la première. Il était si jaloux du respect qu’on devait à sa favorite que, pendant ce voyage même, au retour du grand Saint-Bernard, il se prit d’une soudaine et violente colère contre un valet qui avait oublié de tenir l’étrier de la petite Dorrit, bien qu’il se trouvât près d’elle lorsqu’elle mettait pied à terre ; et il étonna au dernier point la nombreuse suite de son frère en lançant sa mule têtue contre le coupable, qu’il accula dans un coin, menaçant de l’écraser sans pitié sous les pieds de sa monture.

Nos voyageurs formaient une noble compagnie, et il s’en fallait de bien peu que les aubergistes ne se missent à genoux devant eux. Partout où ils allaient, leur importance les précédait dans la personne du courrier qui galopait en avant afin de s’assurer qu’on avait préparé les appartements. Le courrier était le héraut du cortège formé pas la famille Dorrit. Venait ensuite la grande berline de voyage, renfermant, à l’intérieur, M. Dorrit, Mlle Dorrit, Mlle Amy Dorrit et Mme Général ; à l’extérieur, quelques-uns des serviteurs et (lorsqu’il faisait beau) Édouard Dorrit, esquire, auquel le siège était réservé. Puis venait le coupé de M. Frédéric Dorrit, esquire, où il y avait une place vide destinée à Édouard Dorrit pour les temps de pluie. Puis venait le fourgon avec le reste des serviteurs, le gros bagage et tout ce qu’il pouvait ramasser sur la route de la boue et de la poussière que les autres voitures n’avaient pas emportées.

Ces équipages ornaient la cour de l’hôtel de Martigny, lorsque le famille Dorrit revint de son excursion dans la montagne. D’autres véhicules s’y trouvaient aussi (car il passait beaucoup de voyageurs sur cette route), depuis le vetturino italien tout rapiécé (semblable au siège d’une balançoire empruntée à la foire de quelque village anglais et placé entre deux plateaux de bois dont celui de dessous a des roues, tandis que l’autre n’en a pas) jusqu’à la solide et légère voiture fabriquée à Londres. Mais il y avait dans ce même hôtel un autre ornement sur lequel M. Dorrit n’avait nullement compté. Deux voyageurs étrangers embellissaient de leur présence une des chambres qu’il avait retenues.

L’aubergiste, qui se tenait chapeau bas dans la cour, s’adressait au courrier et jurait ses grands dieux qu’il était perdu, désolé, profondément affligé, qu’il se regardait comme la bête la plus misérable et la plus infortunée, qu’il ne faisait pas plus de cas de sa caboche que d’une tête de cochon. Il savait bien, disait-il, qu’il n’aurait jamais dû faire une pareille concession ; mais la dame