Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/3

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en veste ronde, portant sur l’épaule un ou deux bâtons ferrés, tenant la bride de la première mule et causant avec un de ses camarades. Les voyageurs eux-mêmes gardent le silence. Le froid glacial, les fatigues de la route et même une sensation toute nouvelle de difficultés dans la respiration, comme s’ils sortaient d’un bain d’eau glacé, ou qu’ils vinssent de sangloter de froid, leur ôtent l’envie de parler.

Enfin, du sommet de ce rude escalier, une soudaine clarté illumine la neige et perce le brouillard. Les guides encouragent les mules qui dressent les oreilles, les voyageurs retrouvent l’usage de la parole, et à force de glisser, de sauter, au milieu du tintement des clochettes et du bruit des voix, on arrive aux portes du couvent.

D’autres mules qui venaient d’arriver auparavant, montées par des paysans chargés de provisions, avaient transformé en une mare de boue la neige amoncelée devant la porte. Selles et brides, bâts et harnais à clochettes, mules et conducteurs, lanternes, torches, sacs, fourrage, barils, fromages, pots de miel ou pots de beurre, bottes de paille et paquets de toutes les formes se pressaient pêle-mêle sur les marches du couvent, dans ce marécage de neige fondue. Là même, tout en haut, au delà des nuages, on ne voyait rien qu’à travers un nuage. Tout semblait se dissoudre pour se transformer en nuage, l’haleine des hommes formait des nuages, celle des mules formait des nuages plus grands encore ; un nuage entourait la lueur des torches, un nuage venait s’interposer entre vous et celui qui vous parlait, bien que sa voix vous arrivât avec une sonorité merveilleuse, comme tous les autres bruits. De temps à autre, dans la ligne nuageuse des mules attachées à des anneaux scellés au mur, un quadrupède se mettait à mordre son voisin ou à lui envoyer une ruade, et alors le nuage entier se déplaçait et les guides s’y élançaient et il en sortait des cris, sans que les spectateurs pussent distinguer ce qui s’y passait. Au milieu de tout cela, la vaste écurie du couvent occupant le rez-de-chaussée de l’édifice, où l’on pénètre par l’entrée principale et devant laquelle existait tout ce désordre, envoyait aussi son contingent aux nuages, comme si le triste édifice ne contenait pas autre chose et se proposait de s’affaisser comme une outre dès qu’il se serait vidé, pour laisser la neige maîtresse du faîte de la montagne.

Tandis que tout ce bruit et tout ce remue-ménage allaient toujours augmentant parmi les voyageurs vivants, on aurait pu voir, à six pas de là, silencieusement rassemblés dans une maison grillée, enveloppés dans le même nuage, exposés aux mêmes flocons de neige, les voyageurs trouvés morts dans la montagne. La mère, surprise par l’orage plusieurs hivers auparavant, debout dans un coin, serrant contre son sein un enfant à la mamelle ; l’homme qui avait gelé au moment où il portait sa main à sa bouche par un geste de faim ou d’effroi, et pressant encore ses lèvres desséchées qui ne s’étaient pas ouvertes depuis bien des années. Société horrible à voir, étrange et mystérieuse compagnie ! Quelle affreuse destinée pour cette pauvre mère, si elle a pu prévoir son sort et se