Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/4

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dire : « Entourés de tels et tels compagnons que je n’ai jamais vus et que je ne verrai jamais, ma petite fille et moi nous demeurerons désormais inséparables au sommet du grand Saint Bernard, survivant à des générations entières qui viendront nous voir et qui ne sauront jamais notre nom, qui ne connaîtront de notre histoire que sa fin lugubre. »

En ce moment, les voyageurs vivants ne pensaient guère aux morts. Ils songeaient bien plutôt à mettre pied à terre à la porte du couvent pour aller se réchauffer. Échappant à la confusion extérieure qui se calma peu à peu à mesure que l’on installait dans l’écurie les nombreuses mules, ils s’empressèrent de monter les marches en grelottant et de pénétrer dans l’asile hospitalier. À l’intérieur les animaux attachés d’ans l’écurie exhalaient comme une odeur de ménagerie de bêtes sauvage. Il y avait de solides galeries en arcade, d’énormes piliers de maçonnerie, de larges escaliers et des murs épais percés de fenêtres qui ressemblaient à des meurtrières, à des fortifications élevées contre les terribles ouragans de la montagne, comme si c’étaient des assiégeants dont il fallait repousser l’assaut. Il y avait des chambres sombres, voûtées, glaciales, mais propres et prêtes à recevoir des voyageurs inattendus. Enfin, il y avait une salle de réception où ces voyageurs devaient s’asseoir et souper ; la table était déjà mise et un grand feu flambait et pétillait dans l’âtre.

C’est là que les nouveaux venus se rassemblèrent autour de la cheminée, lorsque deux jeunes moines leur eurent indiqué leurs chambres. Il y avait trois sociétés distinctes : la première, la plus nombreuse et la plus importante des trois, s’était avancée moins vite que les autres et avait été rejointe en route par la seconde. Elle se composait d’une dame d’un certain âge, de deux gentlemen en cheveux gris, de deux demoiselles et de leur frère. Ces voyageurs de distinction étaient suivis (pour ne pas parler de quatre guides) d’un courrier, de deux valets de pied et de deux femmes de chambre, nouveau surcroît d’embarras, qui s’étaient casés dans quelque autre partie du couvent. La société qui les avait rejoints et fait route avec eux ne se composait que de trois personnes : une dame et deux messieurs. La troisième société qui était montée de la vallée par le côté opposé, c’est à dire par le côté italien du passage du grand Saint Bernard, et dont l’arrivée avait précédé celle des autres touristes, se composait de trois membres : un professeur allemand en lunettes, pléthorique, affamé, silencieux, faisant un voyage d’agrément avec trois jeunes gens, ses élèves, tous trois pléthoriques, affamés, silencieux et en lunettes.

Ces trois groupes étaient assis auprès du feu et se regardaient d’un air assez froid en attendant le souper. Parmi les voyageurs, un seul (il appartenait à la moins nombreuse des trois sociétés) parut disposé à entamer la conversation. Lançant une amorce à l’adresse du chef de la tribu importante, tout en ayant l’air de ne parler qu’à ses deux compagnons, il remarqua d’un ton qui