Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/32

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au détour de quelque coin, allait verser dans un cahot devant la vieille grille de la prison.

Elle était tout étonnée de n’avoir pas d’ouvrage en train, mais bien plus étonnée encore d’avoir pu se glisser dans un petit coin où elle n’avait plus à songer à personne ; nuls plans, nuls projets à former pour donner un peu de bien-être aux siens ; nuls soucis, nulles inquiétudes dont elle eût à les soulager. N’était-ce pas bien étrange ? Mais ce qui l’était bien davantage, c’était de trouver entre son père et elle un vide occupé par d’autres qui lui donnaient leurs soins, et où on ne s’attendait pas à la voir recommencer les siens. Ce changement lui sembla d’abord quelque chose d’aussi nouveau que les montagnes ; elle n’avait pu s’y résigner et elle avait cherché à reprendre son ancienne place auprès de son père. Mais le vieillard lui avait parlé en particulier et lui avait dit que des personnes… hum !… occupant une position élevée, ma chère, se doivent à elles-mêmes d’exiger de leurs gens un respect scrupuleux, et que si l’on savait que Mlle Amy Dorrit, issue de l’unique branche survivante des Dorrit du Dorsetshire s’occupait… hem !… à remplir les fonctions… ha ! hem !… les fonctions d’un valet de chambre, ce serait là une chose incompatible avec ce respect nécessaire. Par conséquent, ma chère, il devait user de son autorité paternelle pour enjoindre à Mlle Amy Dorrit de se rappeler qu’elle était désormais une dame et, comme telle, tenue de se comporter… hem !… avec une dignité convenable et de garder son rang ; il la priait donc de s’abstenir de tout ce qui pourrait occasionner… ha !… des réflexions désagréables et dérogatoires. Elle avait obéi sans murmurer. C’est ainsi qu’elle était arrivée à se tenir dans cette élégante berline, ses mains patientes croisées devant elle, repoussée même de ce dernier point d’appui où ses pieds auraient retrouvé leur ancienne assiette.

C’était justement là la position qui lui faisait regarder tout comme un songe ; plus les scènes qu’elle visitait étaient surprenantes, plus elles répondaient à ces rêves de son existence intime, dont elle ne faisait que traverser les espaces vides tout le long du jour. Les gorges du Simplon, ses profonds abîmes, ses rapides cataractes aussi bruyantes que le tonnerre, ses détours dangereux où la chute d’une roue, le faux pas d’un cheval aurait suffi pour leur perte ; la descente vers l’Italie, l’entrée de ce beau pays à travers une fente de la montagne, sentier rugueux qui, en s’élargissant, semblait leur ouvrir la porte d’une triste et sombre prison ; — tout cela était un rêve… il n’y avait que la vieille geôle de la Maréchaussée qui fût une réalité. Même les fondations de cet antique édifice se trouvaient ébranlées lorsqu’elle parvenait à se figurer la prison sans son père. Elle pouvait à peine croire que les prisonniers flânaient toujours dans la cour étroite, que chacune des misérables chambres avait un locataire, et que le guichetier se tenait toujours dans la loge, laissant entrer et sortir les visiteurs, tout comme de son temps.