Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/33

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Avec ce souvenir de l’existence du doyen des détenus qui bourdonnait autour d’elle comme le refrain de quelque triste chanson, la petite Dorrit sortait d’un songe où elle se revoyait au lieu de sa naissance, pour entrer dans un rêve éveillé qui durait toute la journée. Ce second rêve commençait dans la salle à fresques où elle ouvrait les yeux le matin, souvent l’ancienne salle du trône de quelque palais délabré, avec ses feuilles de vignes rougies par l’automne encadrant le haut des croisées, ses orangers ornant la terrasse de marbre blanc tout fendillé qui s’étendait devant la fenêtre ; au-dessous, un groupe de moines et de paysans dans la rue ; la misère et la magnificence luttant ensemble à chaque point de vue du paysage, quelque varié qu’il pût être, lutte obstinée dans laquelle la misère finissait toujours par terrasser la magnificence avec le bras puissant de la fatalité. À ce premier décor succédait un labyrinthe de couloirs abandonnés et de colonnades, d’où l’on voyait le cortège de la famille, se préparant en bas pour le voyage du jour dans la cour, au milieu des voitures, et des bagages que les domestiques s’occupaient à réunir. Puis le déjeuner dans une autre salle à fresques moisies, si grande qu’elle avait l’air d’un grand désert entouré de murs ; puis le départ dont sa timidité naturelle et la crainte de ne pas étaler assez de dignité durant cette importante cérémonie, lui faisaient toujours un sujet d’inquiétude. Car, alors, le courrier (qui, dans la prison de la Maréchaussée, eût passé pour un étranger de distinction) se présentait pour annoncer que tout était prêt ; puis le valet de chambre passait à son père, d’un air pompeux son manteau de voyage. La femme de chambre de Fanny et sa propre femme de chambre (quel embarras pour la petite Dorrit… d’avoir une femme de chambre ! Elle en avait pleuré les premiers jours, ne sachant qu’en faire) se présentaient chacune de leur côté ; le domestique de son frère complétait l’équipement d’Édouard Dorrit, esquire ; son père offrait le bras à Mme Général ; l’oncle Frédéric donnait le sien à sa petite nièce ; et toute la famille, escortée par le maître et par les domestiques de l’hôtel, descendait en grande cérémonie. En bas, on trouvait une foule rassemblée pour les voir monter en voiture, ce qu’ils faisaient au milieu des saluts, des cris des mendiants, du piétinement des chevaux, des claquements de fouet et du bruit des pas ; et alors ils partaient, traversant au galop les rues étroites et infectes, et s’élançaient hors de la ville.

Parmi les autres rêves du jour se trouvaient les routes où, pendant des heures entières on voyait la vigne d’un rouge vif entourer les arbres et former des guirlandes ; des villes et des villages blancs perchés sur le versant d’une colline, ravissants à voir de loin, mais d’une saleté et d’une misère horribles à l’intérieur ; des croix tout le long de la route ; de profonds lacs bleus avec leurs îles féeriques et leurs groupes de canots ornés de tentes aux brillantes couleurs et de voiles aux formes gracieuses ; de vastes édifices tombant en poussière ; des jardins suspendus, où les herbes parasites