Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/35

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rues étaient pavées d’eau, où le morne silence des jours et des nuits n’était interrompu que par le tintement adouci des cloches d’église, le murmure de l’eau et les cris des gondoliers tournant le coin des rues liquides, la petite Dorrit, désolée de n’avoir plus de tâche à remplir, s’asseyait à l’écart pour songer au passé. La famille Dorrit menait une existence très-animée, allant à droite, à gauche, faisant de la nuit le jour ; mais la timide petite Dorrit ne prenait point part à ces gaietés et ne demandait qu’à rester seule.

Quelquefois (lorsqu’elle parvenait à se débarrasser des services tyranniques de sa femme de chambre trop assidue, qui était devenue sa maîtresse, et une maîtresse très-exigeante) elle montait dans une des gondoles amarrées devant la porte des poteaux peints, et qui se tenaient toujours à la disposition de la famille pour visiter tous les coins de cette étrange cité. Des promeneurs sociables, assis dans d’autres gondoles, commencèrent à se demander les uns aux autres quelle était cette jeune fille si mignonne qu’ils venaient de rencontrer seule dans son canot, les mains croisées, regardant autour d’elle d’un air rêveur et surpris. La petite Dorrit, ne se figurait guère qu’on prenait la peine de la remarquer ou de s’occuper de ses faits et gestes, n’en continuait pas moins à se promener à travers l’humble cité.

Mais sa place favorite était le balcon de sa chambre, qui s’avançait sur le canal, avec d’autres balcons au-dessous. C’était un balcon de pierres de taille, noircies par les années, construit dans un goût bizarre qui était venu de l’Orient avec une foule d’autres goûts non moins bizarres ; et la petite Dorrit paraissait vraiment bien petite, penchée sur le balcon garni d’un large coussin, et regardant couler l’eau. Comme le soir elle préférait cet endroit à tout autre, les promeneurs ne tardèrent pas à l’y chercher des yeux, et, lorsqu’une gondole passait, plus d’un regard se levait vers le balcon, plus d’une voix disait : « Voilà cette petite Anglaise si mignonne, qui est toujours seule. »

Ces passants n’étaient pas des réalités aux yeux de le petite Anglaise ; ces passants, elle ne les connaissait pas. Elle regardait le coucher du soleil, avec ses longues banderoles rouges et violettes, et son reflet resplendissant au haut du ciel, éclairant si bien les édifices et leur donnant un aspect si léger, qu’il semblait que leurs épaisses murailles fussent devenues transparentes et que toute la clarté vînt de l’intérieur. Elle regardait s’éteindre ces glorieux paysages ; puis, après avoir contemplé les noires gondoles qui passaient au-dessous d’elle, conduisant les invités au concert ou au bal, elle levait les yeux vers les étoiles. Ces mêmes étoiles n’avaient-elles pas brillé sur elle un certain soir, où elle était allée à un bal imaginaire ? Quelle idée d’aller penser maintenant à cette vieille grille de la prison ?

Elle y pensait pourtant ; elle pensait à cette grille ; elle s’y voyait assise au milieu de la nuit, servant d’oreiller à la pauvre Maggy ; elle songeait toujours à d’autres endroits et à d’autres