Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/34

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


avaient poussé avec tant de vigueur que leurs tiges, semblables à des coins enfoncés à coups de marteau, avaient fini par fendre les arcades et les murs ; des allées entre des terrasses de pierre, où les lézards sortaient et entraient par toutes les fissures ; à chaque pas, des mendiants de toute espèce : pitoyables, pittoresques, affamés, joyeux ; des mendiants en bas âge et de vieux mendiants. Bien souvent ces êtres misérables, rassemblés autour du bureau de poste, étaient pour la petite Dorrit les seules réalités du jour ; bien souvent après leur avoir distribué tout l’argent dont elle s’était munie à leur intention, elle restait les mains croisées à contempler d’un œil rêveur quelque toute petite fille conduisant un vieillard à cheveux gris, comme si ce spectacle lui eût rappelé son propre passé.

Puis à certains endroits, la famille s’arrêtait toute une semaine, logée dans de magnifiques appartements, commandant tous les jours un banquet, visitant en équipage une foule de merveilles, faisant des lieues entières dans des palais célèbres et pénétrant dans les coins sombres de grandes églises, où l’on voyait des lampes d’or et d’argent se cacher en clignotant au milieu des colonnes et des nefs ; des fidèles agenouillés çà et là sur les dalles ou devant un confessionnal ; les nuages parfumés de l’encens ; des portraits, des tableaux de fantaisie, des autels resplendissants ; de grandes montagnes ou de vastes horizons éclairés par le jour adouci qui arrivait à travers les vitraux colorés et les rideaux massifs des portails. Au bout de huit jours environ, la famille quittait ces villes secondaires pour continuer son voyage le long des routes bordées de vignes et d’oliviers, à travers de misérables villages où il n’y avait pas une hutte dont les ignobles murs ne fussent crevassés, pas une croisée qui eût un pouce de verre ou de papier intact ; où il semblait enfin que les habitants ne trouvaient pas de quoi vivre, rien à manger, rien à travailler, rien à cultiver, rien à espérer, rien à faire que mourir.

Puis les Dorrit traversaient de nouveau une ville composée de palais, dont on avait proscrit les vrais propriétaires, et qu’on avait transformés en caserne ; où des bataillons de soldats, penchés aux plus beaux balcons, faisant sécher au soleil leurs buffleteries accrochées aux corniches de marbre, ont l’air d’une armée de rats occupés (fort heureusement) à ronger la base de l’édifice qui les soutient, et ne tardera pas à crouler sur eux, écrasant du même coup les essaims de soldats, les essaims de moines, les essaims d’espions, qui forment aujourd’hui l’unique et odieuse population qui ne soit pas encore en ruines dans les rues d’en bas.

Ce fut à travers des scènes de ce genre que la famille Dorrit s’avança jusqu’à Venise, où elle se dispersa pour quelque temps (car elle comptait passer quelques mois dans cette ville) dans un immense palais donnant sur le Canal Grande, et dans lequel on aurait fait entrer six prisons comme celle de la Maréchaussée.

Dans ce rêve plus incroyable que tous les autres, où toutes les