Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/55

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des croûtes. Moi, je ne produis pas autre chose, Je vous fais cadeau de cet aveu. »

La nature hypocondre de Henry Gowan le portait aussi à sa vanter d’être pauvre ; peut-être voulait-il donner à entendre par là qu’il devrait être riche : de même il louait et décriait publiquement les Mollusques, de peur qu’on oubliât qu’il appartenait à cette illustre famille. Dans tous les cas, ces deux sujets formaient assez souvent le fond de sa conversation ; et il en tirait un si bon parti, qu’il aurait pu se louer pendant des mois entiers sans devenir un personnage aussi important de moitié qu’il le devint au moyen de cette légère trahison de ses droits à la considération de chacun.

Grâce au bavardage évaporé de M. Gowan, on ne tarda pas à savoir, partout où l’artiste conduisait Chérie, qu’il s’était marié sans consulter son illustre famille, à laquelle il avait eu beaucoup de peine à faire accepter sa femme. Ce n’était pas lui qui prenait ce préjugé à son compte ; bien au contraire, il semblait repousser une pareille idée avec un sourire de mépris. Mais, malgré toute la peine qu’il se donnait pour se déprécier lui-même, c’était toujours lui, avec tout cela, qui avait le bon bout dans le ménage. Les premiers jours de sa lune de miel, Minnie Gowan reconnut qu’elle passait pour la femme d’un homme qui avait dérogé en l’épousant, mais dont l’amour chevaleresque avait sauté à pieds joints par-dessus toutes les barrières sociales.

M. Blandois, de Paris, avait accompagné les Gowan jusqu’à Venise, où il fréquentait avec la même assiduité son ami l’artiste. Lorsqu’il avait rencontré pour la première fois à Genève ce brillant gentleman, Gowan ne savait pas trop s’il devait souffleter M. Blandois ou l’encourager. Pendant vingt-quatre heures, il avait eu tant de peine à arriver à une détermination, qu’il avait eu envie de jouer à pile ou face les soufflets ou l’encouragement : pile, soufflets ; face, encouragements. Mais Minnie ayant témoigné que le séduisant Blandois lui déplaisait, et ce personnage étant assez mal vu dans l’hôtel, Gowan se décida naturellement à encourager les avances du touriste.

Pourquoi donc cette méchanceté, puisque ce n’était pas de la générosité ? Comment Gowan, si supérieur à Blandois de Paris et si capable de démolir cet aimable gentilhomme pour voir de quelle étoffe il était empaillé, comment Gowan se coiffa-t-il d’un individu de cette espèce ? D’abord, il s’opposait au premier désir exprimé par sa femme, parce que M. Meagles avait payé ses dettes et qu’il tenait à saisir la première occasion qui se présentait de proclamer hautement son indépendance. Ensuite, il faisait de l’opposition à l’opinion générale, qui était très-défavorable à Blandois, parce qu’il avait un mauvais caractère qu’il ne voulait pas se donner la peine de corriger. Il prenait plaisir à déclarer par cette association, que, dans un pays policé, un courtisan doué de façons aussi distinguées que celles de Blandois, ne saurait manquer d’arriver aux plus hautes dignités. Il prenait plaisir à présenter Blandois comme un type d’é-