Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/57

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


croisées dont les jalousies pendaient tout de travers et où flottaient des loques sales et déchirées.

Au premier étage de la maison en question, il y avait une Banque bien faite pour surprendre tout gentleman ayant acquis la moindre expérience commerciale et rapportant des lois toutes prêtes pour le monde entier, au sortir de quelque cité britannique. Deux commis maigres et barbus, semblables à des dragons desséchés, coiffés de calottes de velours vert ornées de glands d’or, s’y tenaient derrière un petit comptoir, dans une petite salle où l’on n’apercevait d’autres meubles qu’un coffre-fort vide dont la porte était ouverte, un pot à l’eau et un papier de tenture représentant des guirlandes de roses. Mais ces commis, sur une réquisition valable, n’avaient qu’à se baisser pour trouver des masses inépuisables de pièces de cinq francs. Au-dessous de la Banque, il y avait un appartement composé de trois ou quatre chambres à fenêtres grillées, qui avait tout l’air d’une prison destinée aux rats criminels de Venise. Au-dessus de la Banque se trouvait le domicile de Mme Gowan.

Bien que les murs fussent couverts de taches d’humidité, comme s’ils se croyaient tenus de fournir spontanément des cartes muettes pour l’instruction géographique des locataires ; bien que les meubles antiques fussent lugubrement fanés et moisis ; bien que l’odeur d’eau croupie et d’herbes marines qui distingue Venise y fût très-forte, l’intérieur du logis était plus confortable qu’on ne s’y serait attendu. La porte fut ouverte par un serviteur souriant qui avait l’air d’un assassin repenti (ce n’était qu’un laquais provisoire) qui les fit entrer dans le salon où se tenait Mme Gowan, en annonçant que deux charmantes dames anglaises venaient rendre visite à la padrona.

Mme Gowan, qui était occupée à quelque travail d’aiguille, s’empressa de cacher son ouvrage dans un panier couvert et se leva d’un air un peu embarrassé. Mlle Fanny lui témoigna une politesse des plus affables et dit les riens usuels avec une habileté consommée.

« Papa a été désolé, continua Fanny, de ne pouvoir nous accompagner aujourd’hui (il n’a pas un moment à lui vu la quantité affreuse de gens qu’il connaît à Venise), et il m’a expressément recommandé de laisser sa carte pour M. Gowan. De peur que je n’oublie une commission que mon père m’a répétée au moins une douzaine de fois, permettez-moi, pour l’acquit de ma conscience, de déposer cette carte sur votre table. »

C’est ce qu’elle fit, toujours avec l’aisance d’un vétéran.

« Nous avons été charmés, reprit Fanny, d’apprendre que vous connaissez les Merdle. Nous espérons que ce sera une nouvelle occasion de rapprochement entre nous.

— Ce sont des amis de la famille de M. Gowan, répondit Minnie. Personnellement, je n’ai pas encore eu le plaisir d’être présentée à Mme Merdle, mais je présume que je ferai sa connaissance à Rome.