Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/70

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.



— Non, ma chère. À moins que je n’aie fait quelque chose, » répliqua la petite Dorrit un peu effrayée, car elle entendait par là quelque chose de nature à érailler le vernis ou à gâter le badigeon.

Cette appréhension amusa tellement Fanny qu’elle prit son éventail favori (elle était assise auprès de sa table de toilette, entourée de tout un arsenal d’armes cruelles, dont la plupart lui avaient servi à blesser le cœur de Sparkler) et donna à sa sœur une foule de petites tapes sur le nez tout en lui parlant.

« Oh Amy, petite Amy ! s’écria-t-elle. Quelle timide petite nigaude tu fais ! Mais il n’y a pas de quoi rire dans ce que je vais te dire. Au contraire. Je suis très-contrariée ma chère.

— Pourvu que ce ne soit pas contre moi, cela m’est égal, répliqua sa sœur en souriant.

— Ah ! mais cela ne m’est pas égal, à moi ; et cela ne te sera pas égal non plus ma chérie, lorsque je t’aurai ouvert les yeux. Amy, as-tu jamais remarqué qu’il y a une certaine personne qui est horriblement polie avec Mme Général ?

— Tout le monde est poli avec Mme Général, répondit la petite Dorrit ; parce que…

— Parce qu’elle glace le monde ? interrompit Fanny. Je ne parle pas de ça. C’est tout entre chose. Voyons ! est-ce que tu n’as pas remarqué, Amy, que papa est horriblement poli avec Mme Général ?

— Non, balbutia Amy toute confuse.

— Non ? cela ne m’étonne pas. Mais la chose n’en est pas moins vraie pourtant. Et rappelle-toi ce que je te dis. Mme Général a des intentions sur papa.

— Chère Fanny, penses-tu donc que Mme Général puisse avoir des intentions sur qui que ce soit ?

— Si je le crois ? riposta Fanny. Ma chérie, j’en suis sûre. Je te dis qu’elle a des intentions sur papa. Et qui plus est, je te dis que papa la regarde comme une merveille, un phénomène de bon ton et de savoir, comme une si précieuse acquisition pour notre famille qu’il est prêt à se monter la tête pour elle au premier moment. C’est cela qui nous ouvrirait une jolie perspective dans l’avenir ! Me vois-tu avec Mme Général pour maman ! »

La petite Dorrit ne répondit pas : « Et moi donc, me vois-tu, avec Mme Général pour belle-mère ! » Mais elle parut inquiète et demanda sérieusement à sa sœur ce qui lui avait donné cette idée.

« Bon Dieu, ma chérie, répondit Fanny d’un ton aigre, autant me demander comment je vois qu’un homme s’éprend de moi ? Je le sais, voilà tout. Cela a beau arriver souvent, je ne m’y trompe jamais. Je suppose que c’est ici la même chose ; je le vois, je le sens, voilà tout ce que je peux dire.

— Tu n’en as jamais rien entendu dire à papa ?

— Rien dire ? répéta Fanny. Ma très-chère petite, quel besoin a-t-il de rien dire pour le quart d’heure ?