Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/74

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rapportait à M. Gowan, et qu’il espérait qu’en leur qualité de gens du monde il aurait l’avantage de cultiver sa connaissance.

« Vous êtes bien bon, répliqua Gowan. Je n’ai pas renoncé au monde depuis que je me suis enrôlé dans la confrérie des artistes (les plus charmants garçons du monde), et je ne suis pas fâché de venir respirer de temps à autre l’odeur de la vieille poudre, au risque de me voir lancé à mi-ciel, moi et ma présente vocation. Vous ne me soupçonnerez pas, monsieur Dorrit (il se prit de nouveau à rire avec une aisance admirable), d’avoir recours à le franc-maçonnerie du métier… car il n’en est rien ; par Jupiter, je ne peux pas m’empêcher de trahir mes estimables collègues partout où je vais, quoique j’aime et que j’honore ce métier de tout mon cœur… si je vous propose une petite stipulation pour fixer les heures et le lieu de nos séances ?

— Hem ! M. Dorrit ne pouvait pas songer à… hem !… entretenir un soupçon attentatoire à la franchise de M. Gowan.

— Vous êtes encore bien bon, continua Gowan. Monsieur Dorrit, j’apprends que vous comptez aller à Rome. Je compte en faire autant, car j’ai des amis dans cette ville. Puisque je me suis chargé de commettre votre portrait, laissez-moi accomplir cette injustice à Rome et non ici. Nous allons tous être pressés pendant le reste de notre séjour dans cette ville ; et, bien qu’il n’y ait pas à Venise un gueux plus gueux que moi… je ne parle pas des coudes percés, bien entendu… j’ai encore un peu trop de l’amateur… là, voilà que je compromets encore mon métier, vous voyez !… pour accepter une commande à brûle-pourpoint, et me mettre à l’œuvre avec reconnaissance, uniquement pour l’amour des pièces de six pences. »

Cette remarque nouvelle fit sur M. Dorrit une impression non moins favorable que les premières. Elle servit de préface à la première invitation à dîner dont on honora M. et Mme Gowan, et plaça l’artiste sur son terrain habituel parmi ses nouveaux amis.

Mme Gowan, elle aussi, fut placée sur son terrain habituel. Mlle Fanny savait parfaitement que les charmes de Mme Gowan avaient coûté très-cher à son mari ; que ce mariage avait causé un grand remue-ménage dans la famille Mollusque et que Mme Gowan la mère, à moitié morte de chagrin, s’y était résolûment opposée jusqu’à ce qu’elle eût été vaincue par ses sentiments maternels. Mme Général avait également appris que cette union disproportionnée avait donné lieu à beaucoup de chagrin et à de nombreux dissentiments. Quant au digne M. Meagles, on ne prononçait jamais son nom, si ce n’est pour reconnaître qu’il était assez naturel de la part d’un individu de sa classe, d’avoir désiré tirer sa fille du bourbier de sa propre obscurité, et pour ajouter que personne ne pouvait le blâmer d’avoir fait tous ses efforts dans ce but.

La petite Dorrit portait un intérêt trop sincère et trop vigilant à la jolie femme qui était l’objet d’une croyance si facilement acceptée, pour risquer de se tromper dans l’exactitude de ses observations. Elle voyait bien que cette croyance même était pour quel-