Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/9

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avaient l’air de bretelles, et qui ne ressemblait pas plus à la race des moines de convention du grand Saint-Bernard, qu’il ne ressemblait aux quadrupèdes de convention du même établissement, répondit que c’étaient en effet les trois chiens en question.

« Et il me semble, continua l’artiste, qu’il y en a un que j’ai déjà vu quelque part.

— C’était bien possible. C’était là un chien très-connu ; monsieur avait bien pu le rencontrer dans la vallée ou dans le lac, accompagnant un des frères en tournée de quête pour le couvent.

— Ce qui se fait régulièrement à certaines époques de l’année, je crois ?

— Oui, monsieur avait raison.

— Et jamais sans le chien ? Le chien joue là dedans un rôle important.

— Monsieur a encore raison. La présence du chien importe beaucoup. On s’intéressera naturellement au chien. Mademoiselle remarquera que ce chien appartient à une race justement célèbre. »

Mademoiselle mit quelque temps à faire cette remarque, comme si elle n’était pas encore bien habituée à la langue française. Cependant Mme Général voulut bien le remarquer pour elle.

« Demandez-lui s’il a sauvé beaucoup de monde, » dit en anglais le jeune homme auquel l’artiste avait perdre contenance.

L’hôte comprit la question sans qu’il fût besoin d’interprète. Il répondit de suite en français :

« Non, pas celui-là.

— Pourquoi pas ? demanda le jeune homme.

— Pardon, répondit l’hôte avec sang-froid, vous n’avez qu’à lui fournir une occasion de sauver la vie à quelqu’un et il n’y manquera pas. Je suis parfaitement convaincu, par exemple (souriant avec calme tandis qu’il découpait le veau, avant de faire circuler le plat), que, si vous, monsieur, vous étiez assez bon pour lui fournir cette occasion, il s’empresserait avec ardeur de remplir son devoir. »

L’artiste se mit à rire. Le touriste insinuant (qui paraissait pressé d’avoir sa bonne part du souper) essuya avec un morceau de pain quelques gouttes de vin qui brillaient sur sa moustache, avant de prendre part à la conversation.

« Il commence à se faire un peu tard pour voyager en amateur dans cette saison, n’est-il pas vrai, mon père ? demanda-t-il.

— En effet, dans deux ou trois semaines au plus, nous resterons seuls avec les neiges d’hiver.

— Et alors, continua son interlocuteur, en avant les chiens qui grattent la neige et les enfants ensevelis, comme dans les gravures !

— Pardon, dit l’hôte qui ne comprenait pas tout à fait cette allusion. Qu’entendez-vous par en avant les chiens qui grattent la neige et les enfants ensevelis, comme dans les gravures ? »

L’artiste intervint de nouveau avant que l’autre eût eu le temps de répondre.