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PRÉFACE


de ceux dont la perte presque complète nous parait le plus regrettable quand nous voyons le lourd suffixe qui s’est substitué à lui. — Le suffixe -ance a repris un peu de faveur au siècle dernier, mais nous n’avons plus accroissance, contredisance, demonstrance, nuisance, signifiance, et bien d’autres encore qui vaudraient mieux que les mots actuels.

Parmi les adjectifs disparus, nous en verrons beaucoup formés à l’aide du suffixe -eux. Quoique très vivant encore aujourd’hui, c’est peut-être un de ceux qui ont le plus perdu depuis le xvie siècle. Il était alors d’un emploi extrêmement fréquent pour marquer une qualité, un caractère dominant, une grande abondance : affaireux, animeux, arbreux, areneux, argenteux, astreux, azureux, cedreux, coulevreux, crineux, estoileux, feuilleux, fleureux, flammeux, foudreux, fruiteux, gemmeux, glaceux, isleux, larmeux, marbreux, myrtheux, nuiteux, odoreux, ondeux, pampreux, perleux, plombeux, pommeux, raisineux, soigneux, et une foule d’autres, disparus aussi, peuvent nous montrer quelle a été sa fécondité. — Le suffixe -u était assez productif : il avait donné, par exemple, corporu, crinu, espaulu, griffu, jambu, lainu, ossu, veinu, jonchu. Il y faut joindre des mots comme barbelu, crespelu, fosselu, fourchelu, grosselu, houpelu, mousselu, pommelu.

Nous avons aussi perdu beaucoup de verbes, et des mieux formés, avec les suffixes toujours vivants —er et -ir : comme esclaver, escrevisser, grenouiller, limaçonner ; — asprir, fermir, nettir. Nous avons à regretter nos vieux verbes en -oyer, les uns dérivés de substantifs, comme branchoyer, cendroyer, fabloyer, hontoyer, ombroyer ; les autres dérivés d’adjectifs, comme asproyer, blondoyer, cointoyer, folloyer, jaunoyer, rondoyer.

Les suffixes les plus maltraités par le temps et par le changement du goût ont été les suffixes diminutifs, ceux qu’Henri Estienne et ses contemporains considéraient comme une des plus grandes beautés de la langue française. On se lasse bientôt de ces grâces affectées, et la fin du siècle en voit déjà le discrédit. Alors disparaissent les amoureaux, les satyreaux, les colombeaux, les lezardeaux, si chers à Remy Belleau et à Baïf. Il n’est plus question des amourets, des bergerets, des buissonnets, des poissonnets, ni des abeilleiles, des brebiettes, des cigalettes, des colombettes, des nymphettes, des bouchettes, des gorgettes, des fontainettes, des estoilettes, des cerisettes, des corbeillettes. Les adjectifs diminutifs sont délaissés aussi plus de tresse blondette ou noirette, de nuit fraichette, de feuille largette. On trouve risibles les superdiminutifs, comme angelet, dieutelet, enfantelet, hommelet, ourselet, montelet, livrelet, litelet, ventelet, ou bestelette, boitelette, bouchelette, dentelette, herbelette, larmelette, lèvrelette, nymphelette, ondelette, plantelette. On abandonne argentelet, blondelet, brunelet, fraichelet, grasselet, grosselet, mignardelet, noirelet, rougelet, tendrelet. Ces mots et une foule d’autres semblables étaient le produit d’un engouement dont la Pléiade n’est que partiellement responsable, car il date de beaucoup plus loin.

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L’emploi des préfixes a quelque chose de moins conscient que celui des suffixes. Par sa position dans le mot, le préfixe est moins en vue que le suffixe, qui porte l’accent tonique. Cependant, les variations dans l’emploi des préfixes sont nombreuses et importantes. L’usage était beaucoup plus libre au xvie siècle qu’aujourd’hui.

Nous avons perdu beaucoup de mots formés à l’aide de particules, qui n’ont pas été remplacés. I] faut souvent aujourd’hui, pour exprimer la même idée, se servir d’une