Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, II.djvu/254

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B. Oui, ces préliminaires de convention consument la moitié de la vie d’un homme de génie.

A. J’en conviens ; mais qu’importe, si cet élan pernicieux de l’esprit humain, contre lequel vous vous êtes récrié tout à l’heure, en est d’autant plus ralenti ? Un philosophe de nos jours, interrogé pourquoi les hommes faisaient la cour aux femmes, et non les femmes la cour aux hommes, répondit qu’il était naturel de demander à celui qui pouvait toujours accorder.

B. Cette raison m’a paru de tout temps plus ingénieuse que solide. La nature, indécente si vous voulez, pousse indistinctement un sexe vers l’autre : et dans un état de l’homme brute et sauvage qui se conçoit, mais qui n’existe peut-être nulle part…

A. Pas même à Taïti ?

B. Non… l’intervalle qui séparerait un homme d’une femme serait franchi par le plus amoureux. S’ils s’attendent, s’ils se fuient, s’ils se poursuivent, s’ils s’évitent, s’ils s’attaquent, s’ils se défendent, c’est que la passion, inégale dans ses progrès, ne s’applique pas en eux de la même force. D’où il arrive que la volupté se répand, se consomme et s’éteint d’un côté, lorsqu’elle commence à peine à s’élever de l’autre, et qu’ils en restent tristes tous deux. Voilà l’image fidèle de ce qui se passerait entre deux êtres jeunes, libres et parfaitement innocents. Mais lorsque la femme a connu, par l’expérience ou l’éducation, les suites plus ou moins cruelles d’un moment doux, son cœur frissonne à l’approche de l’homme. Le cœur de l’homme ne frissonne point ; ses sens commandent, et il obéit. Les sens de la femme s’expliquent, et elle craint de les écouter. C’est l’affaire de l’homme que de la distraire de sa crainte, de l’enivrer et de la séduire. L’homme conserve toute son impulsion naturelle vers la femme ; l’impulsion naturelle de la femme vers l’homme, dirait un géomètre, est en raison composée de la directe de la passion et de l’inverse de la crainte ; raison qui se complique d’une multitude d’éléments divers dans nos sociétés ; éléments qui concourent presque tous à accroître la pusillanimité d’un sexe et la durée de la poursuite de l’autre. C’est une espèce de tactique où les ressources de la défense et les moyens de l’attaque ont marché sur la même ligne. On a consacré la résistance de la femme ; on a attaché l’ignominie à la violence de l’homme ;