Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, IV.djvu/260

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


mouvement ; à une coquette, que deux yeux ; à un débauché, que le seul instrument de ses passions ; les ignorants et les paresseux seraient réduits à rien [1].

— Pour peu que vous laissassiez de mains aux femmes, interrompit le sultan, ceux que vous réduiriez au seul instrument de leurs passions, seraient courus. Ce serait une chasse plaisante à voir ; et si l’on était partout ailleurs aussi avide de ces oiseaux que dans le Congo, bientôt l’espèce en serait éteinte.

— Mais les personnes tendres et sensibles, les amants constants et fidèles, de quoi les composeriez-vous ? demanda Sélim à la favorite.

— D’un cœur, répondit Mirzoza ; et je sais bien, ajouta-t-elle en regardant tendrement Mangogul, quel est celui à qui le mien chercherait à s’unir. »

Le sultan ne put résister à ce discours ; il s’élança de son fauteuil vers sa favorite : ses courtisans disparurent, et la chaire du nouveau philosophe devint le théâtre de leurs plaisirs ; il lui témoigna à plusieurs reprises qu’il n’était pas moins enchanté de ses sentiments que de ses discours ; et l’équipage philosophique en fut mis en désordre. Mirzoza rendit à ses femmes les jupons noirs, renvoya au lord sénéchal son énorme perruque, et à M. l’abbé son bonnet carré, avec assurance qu’il serait sur la feuille à la nomination prochaine. À quoi ne fût-il point parvenu, s’il eût été bel esprit ? Une place à l’Académie était la moindre récompense qu’il pouvait espérer ; mais malheureusement il ne savait que deux ou trois cents mots, et n’avait jamais pu parvenir à en composer deux ritournelles.



CHAPITRE XXX.


suite de la conversation précédente.


Mangogul était le seul qui eût écouté la leçon de philosophie de Mirzoza, sans l’avoir interrompue. Comme il contredisait assez volontiers, elle en fut étonnée.

  1. Il nous semble qu’on ne peut se refuser à voir ici la même idée fondamentale qui fit écrire quelques années plus tard à Diderot ses deux Lettres sur les aveugles et sur les sourds et muets, et que la statue organisée de Condillac est déjà ici en germe.