Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, IV.djvu/328

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droite posée sur le tuyau du télescope, et l’œil droit appliqué au verre oculaire, entre son fils, qui lui criait qu’il avait commis une erreur de calcul, son apothicaire qui lui proposait un remède, son médecin qui prononçait, en hochant de la tête, qu’il n’y avait plus rien à faire, et son curé, qui lui disait : « Mon frère faites un acte de contrition, et recommandez-vous à Brama… »

— Voilà, dit Mangogul, ce qui s’appelle mourir au lit d’honneur.

— Laissons, ajouta la favorite, reposer en paix ce pauvre Codindo, et passons à quelque objet plus agréable. »

Puis, s’adressant à Sélim :

« Seigneur, lui dit-elle, à votre âge, galant comme vous êtes, dans une cour où régnaient les plaisirs, avec l’esprit, les talents et la bonne mine que vous avez, il n’est pas étonnant que les bijoux vous aient préconisé. Je les soupçonne même de n’avoir pas accusé tout ce qu’ils savent sur votre compte. Je ne vous demande pas le supplément ; vous pourriez avoir de bonnes raisons pour le refuser. Mais après toutes les aventures dont vous ont honoré ces messieurs, vous devez connaître les femmes ; et c’est une de ces choses sans conséquence dont vous pouvez convenir.

— Ce compliment, madame, lui répondit Sélim, eût flatté mon amour-propre à l’âge de vingt ans : mais j’ai de l’expérience ; et une de mes premières réflexions, c’est que plus on pratique en ce genre, et moins on acquiert de lumière. Moi, connaître les femmes ! passe pour les avoir beaucoup étudiées.

— Eh bien ! qu’en pensez-vous ? lui demanda la favorite.

— Madame, répondit Sélim, quoi que leurs bijoux en aient publié, je les tiens toutes pour très-respectables.

— En vérité, mon cher, lui dit le sultan, vous mériteriez d’être bijou ; vous n’auriez pas besoin de muselière.

— Sélim, ajouta la sultane, laissez là le ton satirique, et parlez-nous vrai.

— Madame, lui répondit le courtisan, je pourrais mêler à mon récit des traits désagréables ; ne m’imposez pas la loi d’offenser un sexe qui m’a toujours assez bien traité, et que je révère par…

— Eh ! toujours de la vénération ! Je ne connais rien de si