Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, IV.djvu/331

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partait pour Lisbonne : mais ce ne fut pas sans avoir fait et réitéré des adieux fort tendres à Elvire, dont je reçus le diamant que vous voyez.

« Le bâtiment que nous montions était chargé de marchandises ; mais la femme du capitaine était la plus précieuse à mon gré : elle avait à peine vingt ans ; son mari en était jaloux comme un tigre, et ce n’était pas tout à fait sans raison. Nous ne tardâmes pas à nous entendre tous : Dona Velina conçut tout d’un coup qu’elle me plaisait, moi que je ne lui étais pas indifférent, et son époux qu’il nous gênait ; le marin résolut aussitôt de ne pas désemparer que nous ne fussions au port de Lisbonne ; je lisais dans les yeux de sa chère épouse combien elle enrageait des assiduités de son mari ; les miens lui déposaient les mêmes choses, et l’époux nous comprenait à merveille. Nous passâmes deux jours entiers dans une soif de plaisir inconcevable ; et nous en serions morts à coup sûr, si le ciel ne s’en fût mêlé ; mais il aide toujours les âmes en peine. À peine avions-nous passé le détroit de Gibraltar, qu’il s’éleva une tempête furieuse. Je ne manquerais pas, madame, de faire siffler les vents à vos oreilles, et gronder la foudre sur votre tête, d’enflammer le ciel d’éclairs, de soulever les flots jusqu’aux nues, et de vous décrire la tempête la plus effrayante que vous ayez jamais rencontrée dans aucun roman, si je ne vous faisais une histoire ; je vous dirai seulement que le capitaine fut forcé, par les cris des matelots, de quitter sa chambre, et de s’exposer à un danger par la crainte d’un autre : il sortit avec mon gouverneur, et je me précipitai sans hésiter entre les bras de ma belle Portugaise, oubliant tout à fait qu’il y eût une mer, des orages, des tempêtes ; que nous étions portés sur un frêle vaisseau, et m’abandonnant sans réserve à l’élément perfide. Notre course fut prompte ; et vous jugez bien, madame, que, par le temps qu’il faisait, je vis bien du pays en peu d’heures : nous relâchâmes à Cadix, où je laissai à la signora une promesse de la rejoindre à Lisbonne, s’il plaisait à mon mentor, dont le dessein était d’aller droit à Madrid.

« Les Espagnoles sont plus étroitement resserrées et plus amoureuses que nos femmes : l’amour se traite là par des espèces d’ambassadrices qui ont l’ordre d’examiner les étrangers, de leur faire des propositions, de les conduire, de les ramener,