Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, IV.djvu/330

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«Je jetai les yeux autour de moi, cherchant entre les femmes qui fréquentaient dans la maison celle à qui je m’adresserais ; mais toutes me parurent également propres à me défaire d’une innocence qui m’embarrassait. Un commencement de liaison, et plus encore le courage que je me sentais d’attaquer une personne de mon âge, et qui me manquait vis-à-vis des autres, me décidèrent pour une de mes cousines. Émilie, c’était son nom, était jeune, et moi aussi ; je la trouvai jolie, et je lui plus : elle n’était pas difficile ; et j’étais entreprenant : j’avais envie d’apprendre, et elle n’était pas moins curieuse de savoir. Nous nous faisions souvent des questions très-ingénues et très-fortes : et un jour elle trompa la vigilance de ses gouvernantes, et nous nous instruisîmes. Ah ! que la nature est un grand maître ! elle nous mit bientôt au fait du plaisir, et nous nous abandonnâmes à son impulsion, sans aucun pressentiment sur les suites : ce n’était pas le moyen de les prévenir. Émilie eut des indispositions qu’elle cacha d’autant moins qu’elle n’en soupçonnait pas la cause. Sa mère la questionna, lui tira l’aveu de notre commerce, et mon père en fut instruit. Il m’en fit des réprimandes mêlées d’un air de satisfaction ; et sur-le-champ il fut décidé que je voyagerais. Je partis avec un gouverneur chargé de veiller attentivement sur ma conduite, et de ne la point gêner ; et cinq mois après j’appris, par la gazette, qu’Émilie était morte de la petite vérole ; et par une lettre de mon père, que la tendresse qu’elle avait eue pour moi lui coûtait la vie. Le premier fruit de mes amours sert avec distinction dans les troupes du sultan ; je l’ai toujours soutenu par mon crédit ; et il ne me connaît encore que pour son protecteur.

« Nous étions à Tunis, lorsque je reçus la nouvelle de sa naissance et de la mort de sa mère : j’en fus vivement touché ; et j’en aurais été, je crois, inconsolable, sans l’intrigue que j’avais liée avec la femme d’un corsaire, qui ne me laissait pas le temps de me désespérer : la Tunisienne était intrépide ; j’étais fou : et tous les jours, à l’aide d’une échelle de corde qu’elle me jetait, je passais de notre hôtel sur sa terrasse, et de là dans un cabinet où elle me perfectionnait ; car Émilie ne m’avait qu’ébauché. Son époux revint de course précisément dans le temps que mon gouverneur, qui avait ses instructions, me pressait à passer en Europe ; je m’embarquai sur un vaisseau qui