Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, IV.djvu/386

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il avait la goutte, et dépensé tous les ans plus de cinq cent mille sequins en colophane, et davantage à persécuter tous les ménétriers qui jouaient d’autres menuets que les siens ; en un mot, d’avoir dormi pendant quinze ans au son de la vielle d’un gros habitant de Guinée qui s’accompagnait de son instrument en baragouinant quelques chansons du Congo. Il est vrai qu’il avait amené la mode des tilleuls de Hollande, etc…[1]

Mangogul avait le cœur excellent ; il regretta Sulamek, et lui ordonna un catafalque avec une oraison funèbre, dont l’orateur Brrrouboubou fut chargé.

Le jour marqué pour la cérémonie, les chefs des bramines, le corps du divan et les sultanes, menées par leurs eunuques, se rendirent dans la grande mosquée. Brrrouboubou montra pendant deux heures de suite, avec une rapidité surprenante, que Sulamek était parvenu par des talents supérieurs ; fit préfaces sur préfaces ; n’oublia ni Mangogul, ni ses exploits sous l’administration de Sulamek ; et il s’épuisait en exclamations, lorsque Mirzoza, à qui le mensonge donnait des vapeurs, en eut une attaque qui la rendit léthargique.

Ses officiers et ses femmes s’empressèrent à la secourir ; on

  1. Ce dernier portrait nous rappelle le cardinal de Fleury. Il n’est pas plus exactement reproduit que tous ceux que nous avons cru reconnaître ; mais, comme nous l’avons déjà dit, ce n’est pas pour faire du scandale que Diderot sème son roman d’allusions. Ces allusions lui sont venues tout naturellement. Il commence souvent l’esquisse d’un personnage : on peut croire qu’il va achever le tableau ; mais la prudence intervient et lui souffle de bons conseils ; il tourne subitement et tâche d’écarter le danger en déroutant les devineurs d’énigmes. C’est donc sur les traits généraux et non sur les détails qu’il faut se fonder pour essayer des explications. C’est par ce procédé que les lecteurs contemporains ont reconnu le maréchal de Richelieu dans Sélim, quoique les aventures de Sélim et celles du maréchal diffèrent considérablement par la particularité et par la succession des événements. Il est fort possible que cette habileté, qui a empêché qu’on poursuivît l’auteur des Bijoux, ait contribué à faire enfermer celui de la Lettre sur les aveugles. La punition a été retardée parce que, devant des peintures volontairement vaporeuses, on était forcé de se dire : « C’est évidemment tel ministre, tel courtisan, telle grande dame, et cependant on ne saurait l’affirmer » ; elle est venue, comme cela arrive souvent, à propos d’autre chose. Ici, on peut mieux qu’ailleurs suivre les habiletés et les intrigues de Fleury avant d’arriver au ministère, son amour de la paix qui le pousse à payer l’Angleterre pour conserver son alliance ; ses persécutions contre les jansénistes qui « jouaient d’autres menuets que les siens ; » sa maladroite condescendance vis-à-vis de l’Autriche, etc.

    Dans le cas où nous ne nous tromperions pas, Brrrouboubou serait Charles Frey de Neuville, qui prononça à Paris, en 1743, l’Oraison funèbre de S. Exc. Mgr le cardinal A.-H. Fleury.