Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, XIX.djvu/254

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rien fait. Sa conscience lui reprochait un peu son manque de parole. Il m’en parla. Je lui dis qu’il pouvait être tranquille, qu’il ne s’agissait pas d’un devoir, mais d’un service ; qu’il fallait remplir ses devoirs, mais qu’on rendait service à qui l’on voulait ; qu’au reste, cette petite négligence de sa part m’apprendrait que j’aimais une fois plus mes amis que je n’en étais aimé ; que, depuis dix ans, j’avais donné à Grimm plus de mois que je ne lui demandais de quarts d’heure. Ce petit sermon assez sec a fait effet, et l’on vient de me remettre, avec votre lettre, un billet de lui qui me servira.

J’étais à Monceaux lundi matin, et j’espérais m’en revenir dîner chez moi ou chez Mme Le Gendre où j’étais invité. Il n’en fut rien ; on me laissa dormir, on partit, et j’employai toute ma matinée à écrire une énorme lettre que vous recevrez. Je me trompe de jour : c’est le dimanche que j’ai passé tout entier à Monceaux malgré moi. J’engageai M. Bron, l’après-midi, dans un piquet à écrire qui fut très-malheureux, ce qui lui donna une humeur qui s’exhalait en plaisanteries amères que j’eus toute la peine du monde à digérer. Les beaux joueurs sont donc bien rares !

Quelle est la raison pour laquelle des gens généreux, même dissipateurs, qui jettent sans façon un louis par la fenêtre, ne peuvent pas se résoudre à perdre un écu au jeu ? Est-ce vanité, amour-propre blessé de la plus mince de toutes les supériorités ? Je ne le crois pas : car ces gens-là confessent leur infériorité, et la confessent sans peine, et dans des choses de toute autre importance. Puisque vous voulez que je vous dise tout, je vous dis bien des bagatelles.

Le dimanche au soir je revins à Paris de bonne heure, dans la même voiture, avec une fille qui me soutint très-sérieusement qu’aujourd’hui les passions sérieuses étaient tout à fait ridicules ; qu’on ne se promettait plus que du plaisir qui se trouvait ou ne se trouvait pas ; que cela durait ou ne durait pas ; qu’on s’épargnait ainsi tous les faux serments du temps passé. J’osai lui dire que j’étais encore de ce temps-là. « Tant pis pour vous, me répondit-elle, on vous trompe, ou vous trompez ; l’un ne vaut pas mieux que l’autre. » Ces propos me confirmèrent ce que l’on m’avait dit : c’est que cette fille, qui a du sens, de l’esprit, des connaissances, ne s’était jamais attachée