Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, XIX.djvu/293

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de campagne, pourvoir aux arrangements arrêtés. Il y attendait, le lundi, différents particuliers à qui il avait donné rendez-vous. Il comptait s’en revenir le mardi à ses fonctions accoutumées ; mais ce jour même, M. de Saint-Florentin lui apparut sur les dix heures. Tout en apercevant le secrétaire d’État, M. de Laverdy lui dit : « Monsieur le comte, c’est trop matin pour une visite » ; et il avait raison. On dit que le roi n’a jamais le visage plus serein et plus ouvert avec un ministre que la veille de sa disgrâce. Je ne sais ce qui en est ; mais croiriez-vous bien que je n’oserais l’en blâmer ? Les courtisans ont une si grande habitude des différentes physionomies de leur maître, que si celui-ci ne se composait pas, il serait deviné sur-le-champ, et qu’il serait accablé de tant de sollicitations, qu’il ne parviendrait pas à renvoyer un serviteur dont il serait mécontent, sans en affliger un grand nombre d’autres qu’il aime peut-être. C’est une dissimulation d’autant plus nécessaire qu’on a le caractère plus facile, sans compter les importunités des hommes habiles à succéder et celles de leurs protecteurs. Il n’a guère que ce moyen de se réserver la liberté du choix, et de prévenir toutes les calomnies qui le rendraient perplexe.

Il vient d’arriver ici une petite aventure qui prouve que tous nos beaux sermons sur l’intolérance n’ont pas encore porté de grands fruits. Un jeune homme bien né, les uns disent garçon apothicaire, d’autres garçon épicier, avait dessein de faire un cours de chimie ; son maître y consentit, à condition qu’il payerait pension ; le garçon y souscrivit. Au bout du quartier, le maître demanda de l’argent, et l’apprenti paya. Peu de temps après, autre demande du maître, à qui l’apprenti représenta qu’il devait à peine un quartier. Le maître nia qu’il eût acquitté le précédent. L’affaire est portée aux juges consuls. On prend le maître à son serment : il jure. Il n’est pas plutôt parjure que l’apprenti produit sa quittance, et voilà le maître amendé, déshonoré : c’était un fripon qui le méritait ; mais l’apprenti fut au moins un étourdi, à qui il en a coûté plus cher que la vie. Il avait reçu en payement ou autrement, d’un colporteur appelé Lécuyer, deux exemplaires du Christianisme dévoilé ; et il avait vendu un de ces exemplaires à son maître. Celui-ci le défère au lieutenant de police. Le colporteur, sa femme et l’apprenti sont arrêtés tous les trois ; ils viennent d’être piloriés, fouettés et