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CXXXVIII


La Haye, le 15 juin 1774.
Mesdames et bonnes amies,

Ce n’est pas un voyage agréable que j’ai fait ; c’est un voyage très-honorable : on m’a traité comme le représentant des honnêtes gens et des habiles gens de mon pays. C’est sous ce titre que je me regarde, lorsque je compare les marques de distinction dont on m’a comblé, avec ce que j’étais en droit d’en attendre pour mon compte. J’allais avec la recommandation du bienfait, beaucoup plus sûre encore que celle du mérite ; et voici ce que je m’étais dit : Tu seras présenté à l’impératrice ; tu la remercieras ; au bout d’un mois, elle désirera peut-être de te voir ; elle te fera quelques questions ; au bout d’un autre mois, tu iras prendre congé d’elle, et tu reviendras. Ne convenez-vous pas, bonnes amies, que ce serait ainsi que les choses se seraient passées dans toute autre cour que celle de Pétersbourg ?

Là, tout au contraire, la porte du cabinet de la souveraine m’est ouverte tous les jours, depuis trois heures de l’après-midi jusqu’à cinq, et quelquefois jusqu’à six. J’entre ; on me fait asseoir, et je cause avec la même liberté que vous m’accordez ; et en sortant, je suis forcé de m’avouer à moi-même que j’avais l’âme d’un esclave dans le pays qu’on appelle des hommes libres, et que je me suis trouvé l’âme d’un homme libre dans le pays qu’on appelle des esclaves. Ah ! mes amies, quelle souveraine ! quelle extraordinaire femme ! On n’accusera pas mon éloge de vénalité, car j’ai mis les bornes les plus étroites à sa munificence ; il faudra bien qu’on m’en croie, lorsque je la peindrai par ses propres paroles ; il faudra bien que vous disiez toutes que c’est l’âme de Brutus sous la figure de Cléopâtre ; la fermeté de l’un et les séductions de l’autre ; une tenue incroyable dans les idées avec toute la grâce et la légèreté possibles de l’ex-