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XVII

À GRIMM
[Octobre ou novembre 1757].

Cet homme [1] est un forcené. Je l’ai vu, je lui ai reproché, avec toute la force que donnent l’honnêteté et une sorte d’intérêt qui reste au fond du cœur d’un ami qui lui est dévoué depuis longtemps, l’énormité de sa conduite, les pleurs versés aux pieds de Mme d’Épinay, dans le moment même où il la chargeait près de moi des accusations les plus graves ; cette odieuse apologie qu’il vous a envoyée, et où il n’y a pas une seule des raisons qu’il avait à dire ; cette lettre projetée pour Saint-Lambert, qui devait le tranquilliser sur des sentiments qu’il se reprochait, et où, loin d’avouer une passion [2] née dans son cœur malgré lui, il s’excuse d’avoir alarmé Mme d’Houdetot sur la sienne. Que sais-je encore ? Je ne suis point content de ses réponses ; je n’ai pas eu le courage de le lui témoigner ; j’ai mieux aimé lui laisser la misérable consolation de croire qu’il m’a trompé. Qu’il vive ! Il a mis dans sa défense un emportement froid qui m’a affligé. J’ai peur qu’il ne soit endurci.

Adieu, mon ami ; soyons et continuons d’être honnêtes gens : l’état de ceux qui ont cessé de l’être me fait peur. Adieu, mon ami ; je vous embrasse bien tendrement… Je me jette dans vos bras comme un homme effrayé ; je tâche en vain de faire de la poésie ; mais cet homme me revient tout à travers mon travail, il me trouble, et je suis comme si j’avais à côté de moi un damné : il est damné, cela est sûr. Adieu, mon ami… Grimm, voilà l’effet que je ferais sur vous, si je devenais jamais un méchant : en vérité, j’aimerais mieux être mort. Il n’y a pas le sens commun dans tout ce que je vous écris, mais je vous avoue

  1. J.-J. Rousseau.
  2. Son amour pour Mme d’Houdetot ; cette passion date du printemps 1757. (Br.)