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maginoit que le Messie dont il croyoit la venue très prochaine, chasseroit de la Judée les Chrétiens qui la possédoient pour lors. Il est vrai que les Chrétiens perdirent la terre-sainte ; mais ce fut Saladin qui les vainquit, & les obligea de l’abandonner avant la fin du xij. siecle. Pour peu que ce conquérant eût protégé les Juifs, & se fût déclaré pour eux, il est vraissemblable que dans leur enthousiasme ils en auroient fait leur Messie.

Plusieurs rabbins veulent que le Messie soit actuellement dans le paradis terrestre ; c’est-à-dire, dans un lieu inconnu & inaccessible aux humains ; d’autres le placent dans la ville de Rome, & les Thalmudistes veulent que cet oint du Très-haut soit caché parmi les lépreux & les malades qui sont à la porte de cette métropole de la chrétienté, attendant qu’Elie, son précurseur, vienne pour le manifester aux hommes.

D’autres rabbins, & c’est le plus grand nombre, prétendent que le Messie n’est point encore venu ; mais leurs opinions ont toujours extrèmement varié, & sur le tems, & sur la maniere de son avénement. Un rabbin David, petit-fils de Maimonides, consulté sur la venue du Messie, dit de grandes choses impénétrables pour les étrangers. On sait aujourd’hui ces mysteres : il révéla qu’un nommé Pinéhas ou Phinées, qui vivoit 400 ans après la ruine du temple, avoit eu dans sa vieillesse un enfant qui parla en venant au monde ; que parvenu à l’âge de 12 ans, & sur le point de mourir, il révéla de grands secrets, mais énoncés en diverses langues étrangeres, & sous des expressions symboliques. Ses révélations sont très-obscures, & sont restées long-tems inconnues, jusqu’à ce qu’on les ait trouvées sur les masures d’une ville de Galilée, où l’on lisoit que le figuier poussoit ses figues ; c’est à-dire, en langage bien clair pour un enfant d’Abraham, que la venue du Messie étoit très prochaine. Mais les figues n’ont pas encore poussé pour ce peuple également malheureux & crédule.

Souvent attendu dans des époques marquées par des rabbins, le Messie n’a point paru dans ce tems-là ; il ne viendra sans doute point ni à la fin du vj. millénaire, ni dans les autres époques à venir qui ont été marquées avec aussi peu de fondement que les précédentes.

Aussi il paroît par la Gemarre (Gemarr. Sanhed. tit. cap. xj.) que les juifs rigides ont senti les conséquences de ces faux calculs propres à énerver la foi, & ont très-sagement prononcé anathème contre quiconque à l’avenir supputeroit les années du Messie : Que leurs os se brisent & se carient, disent-ils ; car quand on se fixe un tems & que la chose n’arrive pas, on dit avec une criminelle confiance qu’elle n’arrivera jamais.

D’anciens rabbins, pour se tirer d’embarras, & concilier les prophéties qui leur semblent en quelque sorte opposées entr’elles, ont imaginé deux Messies qui doivent se sûccéder l’un à l’autre ; le premier dans un état abjet, dans la pauvreté & les souffrances ; le second dans l’opulence, dans un état de gloire & de triomphe ; l’un & l’autre simple homme : car l’idée de l’unité de Dieu, caractere distinctif de l’Etre suprême, étoit si respectée des Hébreux, qu’ils n’y ont donné aucune atteinte pendant les dernieres années de leur malheureuse existance en corps de peuple : & c’est encore aujourd’hui le plus fort argument que les Mahométans pressent contre la doctrine des Chrétiens.

C’est sur cette idée particuliere de deux Messies, que le savant docteur en Médecine, Aaron-Isaac Lééman de Slenwich, dans la dissertation de oraculis Judoeorum, avoue qu’après avoir examiné avec soin toutes choses, il seroit assez porté à croire que le Christ des Nazaréens, dont ils font, dit-il, follement


un Dieu, pourroît bien être le Messie en opprobre qu’annonçoient les anciens prophetes, & dont le bouc Hazozel, chargé des iniquités du peuple, & proscrit dans les déserts, étoit l’ancien type.

A la vérité, les divisions des rabbins sur cet article, ne s’accordent pas avec l’opinion du savant docteur juif, puisqu’il paroît par Abnezra, que le premier Messie, pauvre, misérable, homme de douleur, & sachant ce que c’est que langueur, sortira de la famille de Joseph, & de la tribu d’Eprahïm, qu’Haziel sera son pere, qu’il s’appellera Néhémie, & que malgré son peu d’apparence, fortifié par le bras de l’Eternel, il ira chercher, on ne sait pas trop où, les tribus d’Ephraïm, de Manassé & de Benjamin, une partie de celle de Gad ; & à la tête d’une armée formidable, il fera la guerre aux Iduméens, c’est-à-dire aux Romains & Chrétiens, remportera sur eux les victoires les plus signalées, renversera l’empire de Rome, & ramenera les Juifs en triomphe à Jerusalem.

Ils ajoutent que ses prospérités seront traversées par le fameux ante-christ, nommé Armillius ; que cet Armillius, après plusieurs combats contre Néhémie, sera vaincu & prisonnier ; qu’il trouvera le moyen de se sauver des mains de Néhémie ; qu’il remettra sur pié une nouvelle armée, & remportera une victoire complette ; le Messie Néhémie perdra la vie dans la bataille, non par la main des hommes ; les anges emporteront son corps pour le cacher avec ceux des anciens patriarches.

Néhémie, vaincu & ne paroissant plus, les Juifs, dans la plus grande consternation, iront se cacher dans les déserts pendant quarante-cinq jours ; mais cette affreuse désolation finira par le son éclatant de la trompette de l’archange Michel, au bruit de laquelle paroîtra tout-à-coup le Messie glorieux de la race de David, accompagné d’Elie, & sera reconnu pour roi & libérateur par toute l’innombrable postérité d’Abraham. Armillius voudra le combattre ; mais l’Eternel fera pleuvoir sur l’armée de cet ante-christ du soufre du feu du ciel, & l’exterminera entierement : alors le second & grand Messie rendra la vie au premier ; il rassemblera tous les Juifs, tant les vivans que les morts ; il relevera les murs de Sion, rétablira le temple de Jérusalem sur le plan qui fut présenté en vision à Ezechiel, & fera périr tous les adversaires & les ennemis de sa nation ; établira son empire sur toute la terre habitable ; fondera ainsi la monarchie universelle, cette pompeuse chimere des rois profanes ; il épousera une reine & un grand nombre d’autres femmes, dont il aura une nombreuse famille qui lui succédera ; car il ne sera point immortel, mais il mourra comme un autre homme.

Il faut sur toutes ces incompréhensibles rêveries, & sur les circonstances de la venue du Messie, lire avec attention ce qui se trouve à la fin du V. tome de la Bibliothêque rabbinique, écrite par le P. Charles-Joseph Imbonatus, ce que Batolong a compilé sur le même sujet dans le tome I. de la Bibliotheque des rabbins, ce qu’on lit dans l’histoire des Juifs de M. Basnage, & dans les dissertations de dom Calmet.

Mais quelque humiliant qu’il soit pour l’esprit humain de rappeller toutes les extravagances des prétendus sages sur une matiere qui plus que toute autre en devroit être exempte, on ne peut se dispenser de rapporter en peu de mots les rêveries des rabbins sur les circonstances de la venue du Messie. Ils établissent que son evénement sera précédé de dix grands miracles, signes non équivoques de sa venue. Vid. libel. Abkas Porhel.

Dans le premier de ces miracles, il suppose que Dieu suscitera les trois plus abominables tyrans qui ayent jamais existé, & qui persécuteront & afflige-