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lors) ; & le tout, tùm cùm discessit ab urbe (lorsqu’il partit de la ville), est la totalité du complément circonstanciel du tems du verbe abhortatus. Il en sera ainsi de tout autre participe, qui pourra toujours se décomposer par un mode personnel & un mot conjonctif, pour constituer une proposition incidente.

Le participe est donc à cet égard comme les adjectifs : comme eux, il s’accorde en genre, en nombre, & en cas avec le nom auquel il est appliqué ; & les adjectifs expriment comme lui des additions accessoires qui peuvent s’expliquer par des propositions incidentes : des hommes savans, c’est-à-dire, des hommes qui sont savans. En un mot le participe est un véritable adjectif, puisqu’il sert, comme les adjectifs, à détérminer l’idée du sujet par l’idée accidentelle de l’évenement qu’il exprime, & qu’il prend en conséquence les terminaisons relatives aux accidens des noms & des pronoms.

Mais cet adjectif est aussi verbe, puisqu’il en a la signification, qui consiste à exprimer l’existence d’un sujet sous un attribut ; & il reçoit les diverses inflexions temporelles qui en sont les suites nécessaires : le présent, precans (priant) ; le prétérit, precatus (ayant prié) ; le futur, précaturus (devant prier.).

On peut donc dire avec vérité que le participe est un adjectif-verbe, ainsi que je l’ai insinué dans quelque autre article, où j’avois besoin d’insister sur ce qu’il a de commun avec les adjectifs, sans vouloir perdre de vûe sa nature indestructible de verbe ; & c’est précisément parce que sa nature tient de celle des deux parties d’oraison, qu’on lui a donné le nom de participe. Ce n’est point exclusivement un adjectif qui emprunte par accident quelque propriété du verbe, comme Sanctius semble le décider (min. I. xv.) ; ce n’est pas non plus un verbe qui emprunte accidentellement quelque propriété de l’adjectif ; c’est une sorte de mot dont l’essence comprend nécessairement les deux natures, & l’on doit dire que les participes sont ainsi nommés, quoi qu’en dise Sanctius, quôd partem (naturæ suæ) capiant à verbo, partem à nomine, ou plûtôt ab adjectivo.

M. l’Abbé Girard (tom. I. disc. II. pag. 70) trouve à ce sujet de la bizarrerie dans les Grammairiens : « Comment, dit-il, après avoir décidé que les infinitifs, les gérondifs & les participes sont les uns substantifs & les autres adjectifs, osent-ils les placer au rang des verbes dans leurs méthodes, & en faire des modes de conjugaison » ? Je viens de le dire ; le participe est verbe, parce qu’il exprime essentiellement l’existence d’un sujet sous un attribut, ce qui fait qu’il se conjugue par tems : il est adjectif, parce que c’est sous le point de vûe qui caractérise la nature des adjectifs, qu’il présente la signification fondamentale qui le fait verbe ; & c’est ce point de vûe propre qui en fait dans le verbe un mode distingué des autres, comme l’infinitif en est un autre, caractérise par la nature commune des noms. Voyez Infinitif.

Priscien donne, à mon sens, une plaisante raison de ce que l’on regarde le participe comme une espece de mot différente du verbe : c’est, dit-il, quòd & casus habet quibus caret verbum, & genera ad similitudinem nominum, nec modos habet quos continet verbum (lib. II. de oratione) : sur quoi je ferai quatre observations.

1°. Que dans la langue hébraïque il y a presque à chaque personne des variations relatives aux genres, même dans le mode indicatif, & que ces genres n’empêchent pas les verbes hébreux d’être des verbes.

2°. Que séparer le participe du verbe, parce qu’il a des cas & des genres comme les adjectifs ; c’est comme si l’on en séparoit l’infinitif, parce qu’il n’a ni nombres, ni personnes, comme le verbe en a dans les autres modes ; ou comme si l’on en séparoit l’impératif, parce qu’il n’a pas autant de tems que


l’indicatif, ou qu’il n’a pas autant de personnes que les autres modes : en un mot, c’est séparer le participe du verbe, par la raison qu’il a un caractere propre qui l’empêche d’être confondu avec les autres modes. Que penser d’une pareille logique ?

3°. Qu’il est ridicule de ne vouloir pas regarder le participe comme appartenant au verbe, parce qu’il ne se divise point en mode comme le verbe. Ne peut-on pas dire aussi de l’indicatif, que nec modos habet quos continet verbum ? N’est-ce pas la même chose de l’impératif, du suppositif, du subjonctif, de l’optatif, de l’infinitif pris à part ? C’est donc encore dans Priscien un nouveau principe de logique, que la partie n’est pas de la nature de tout, parce qu’elle ne se subdivise pas dans les mêmes parties que le tout.

4°. On doit regarder comme appartenant au verbe tout ce qui en conserve l’essence, qui est d’exprimer l’existence d’un sujet sous un attribut (voyez Verbe) ; & toute autre idée accessoire qui ne détruit point celle-là, n’empêche pas plus le verbe d’exister, que ne font les variations des personnes & des nombres. Or le participe conserve en effet la propriété d’exprimer l’existence d’un sujet sous un attribut, puisqu’il admet les différences de tems qui en sont une suite immédiate & nécessaire (voyez Tems). Priscien, par conséquent avoit tort de séparer le participe du verbe, par la raison des idées accessoires qui sont ajoûtées à celle qui est essentielle au verbe.

J’ajoûte qu’aucune autre raison n’a dû faire regarder le participe comme une partie d’oraison différente du verbe : outre qu’il en a la nature fondamentale, il en conserve dans toutes les langues les propriétés usuelles. Nous disons en françois, lisant une lettre, ayant lû une lettre, comme je lis ou j’ai lû une lettre ; arrivant ou ltant arrivé des champs à la ville, comme j’arrive ou j’étois arrivé des champs à la ville. En grec & en latin, le complément objectif du participe du verbe actif se met à l’accusatif, comme quand le verbe est dans tout autre mode : ἀγαπήσεις κύριον τὸν Θεόν σου, diliges Dominum Deum tuum (vous aimerez le Seigneur votre Dieu). de même, ἀγαπῶν κύριον τὸν Θεόν σου, diligens Dominum Deum tuum (aimant le Seigneur votre Dieu). Perizonius (sanct. min. I. xv. not. 1.) prétend qu’il en est de l’accusatif mis après le participe latin, comme de celui que l’on trouve après certains noms verbaux, comme dans quid tibi hanc rem curatio est, ou après certains adjectifs, comme omnia similis, cætera indoctus ; & que cet accusatif y est également complément d’une préposition sous-entendue : ainsi de même que hanc rem curatio veut dire propter hanc rem curatio, que omnia similis, c’est secundum omnia similis, & que cætera indoctus signifie circa cætera indoctus, ou selon l’interprétation de Perizonius même, in negotio quod attinet ad cætera indoctus ; de même aussi amans uxorem signifie amans ergà uxorem ou in negotio quod attinet ad uxorem. La principale raison qu’il en apporte, c’est que l’accusatif n’est jamais régi immédiatement par aucun adjectif, & que les participes enfin sont de véritables adjectifs, puisqu’ils en reçoivent tous les accidens, qu’ils se construisent comme les adjectifs, & que l’on dit également amans uxoris & amans uxorem, patiens inediæ & patiens inediam.

Il est vrai que l’accusatif n’est jamais régi immédiatement par un adjectif qui n’est qu’adjectif, & qu’il ne peut être donné à cette sorte de mot aucun complément déterminatif, qu’au moyen d’une préposition exprimée ou sous-entendue. Mais le participe n’est pas un adjectif pur ; il est aussi verbe, puisqu’il se conjugue par tems & qu’il exprime l’existence d’un sujet sous un attribut. Pour quelle raison la syntaxe le considéreroit-elle comme un adjectif plûtôt que comme verbe ? Je sais bien que si elle le faisoit en effet, il faudroit bien en convenir & admettre ce principe,