Page:Diderot - Encyclopedie 1ere edition tome 12.djvu/957

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comme il a craint que l’homme foible & timide n’en fût ébloui, il a entremêlé ces mêmes ouvrages de quelques défauts & de quelques imperfections, afin que d’un côté ce qu’il y a de grand & de merveilleux dans l’univers s’attirât notre admiration, & que de l’autre, ce qui s’y trouve d’incommode & de différence, nous ôtât la pensée de lui rendre aucun culte divin. Ainsi de quelque éclat, de quelque lumiere dont brillent le soleil & la lune, il ne faut qu’un simple nuage pour effacer l’un en plein midi, & pour obscurcir l’autre pendant les plus belles nuits de l’été. Ainsi la terre est une source inépuisable de trésors, elle ne ressent aucune vieillesse, elle renouvelle ses libéralités en faveur des hommes laborieux ; mais de peur qu’on ne fût tenté de l’adorer & de lui offrir des respects, Dieu en a fait un théatre des plus grandes agitations, le séjour des maladies cruelles & des guerres sanglantes. Parmi les animaux utiles se trouvent les serpens venimeux, & parmi les plantes salutaires se cueillent des herbes qui empoisonnent.

On invoquoit plus particulierement le soleil sur les hauts lieux ou toîts des maisons, à la lumiere & en plein jour : on invoquoit de la même maniere la lune dans les bocages & les vallées, à l’ombre & pendant la nuit ; & c’est à ce culte secret qu’on doit rapporter l’origine de tant d’actions indécentes, de tant de coutumes folles, de tant d’histoires impures, dont il est étonnant que des hommes, d’ailleurs sensés & raisonnables, ayent pû faire une matiere de religion. Mais de quoi ne sont pas capables ceux qui viennent à s’oublier eux-mêmes, & qui font céder la lumiere de l’esprit aux rapides égaremens du cœur ? A cette adoration des astres tenoit celle du feu, en tant qu’il est le plus noble des élémens, & une vive image du soleil. On ne voyoit même autrefois aucun sacrifice ni aucune cérémonie religieuse, où il n’entrât du feu. Celui qui servoit à parer les autels, & à consumer les victimes qu’on immoloit aux dieux, étoit traité avec beaucoup d’égard & de distinction. On feignoit qu’il avoit été apporté du ciel, & même sur l’autel du premier temple que Zoroastre avoit fait bâtir dans la ville de Zix en Médie. On n’y jettoit rien de gras ni d’impur : on n’osoit même le regarder fixement : tanta gentium in rebus frivolis, s’écrie Pline, plerumque religio est. Pour en imposer davantage, les prêtres payens toujours fourbes & imposteurs, entretenoient ce feu secrettement, & faisoient accroire au peuple, qu’il étoit inaltérable & se nourrissoit de lui-même. Le lieu du monde où l’on revéroit davantage le feu, étoit la Perse. Il y avoit des enclos fermés de murailles & sans toît, où l’on en faisoit assidument, & où le peuple soumis venoit à certaines heures pour prier. Les personnes qualifiées se ruinoient à y jetter des essences précieuses & des fleurs odoriférantes. Les enclos qui subsistent encore peuvent être regardes comme les plus anciens monumens de la superstition.

Ce qui embarrasse les Savans sur l’origine de l’idolâtrie, c’est qu’on n’a pas fait assez d’attention aux degrés par lesquels l’idolâtrie des hommes déïfiés après leur mort, a supplanté l’ancienne & primitive idolâtrie des corps célestes. Le premier pas vers l’apothéose a été de donner aux héros & aux bienfaiteurs publics le nom de l’être qui étoit le plus estimé & le plus révéré. C’est ainsi qu’un roi fut appellé le soleil, à cause de sa munificence, & une reine la lune, à cause de sa beauté. Ce même genre d’adulation subsiste encore parmi les nations orientales, quoique dans un degré subordonné ; ces titres étant aujourd’hui plutôt un compliment civil, qu’un compliment religieux. A mesure qu’un genre d’adulation fit des progrès, on retourna la phrase, & alors la planete fut appellée du nom du héros, afin sans doute d’ac-


coutumer plus facilement à ce nouveau genie d’adoration, ce peuple déja accoutumé à celle des planetes. Diodore de Sicile après avoir dit que le soleil & la lune furent les premiers dieux d’Egypte, ajoute qu’on appella le soleil du nom d’Osiris, & la lune du nom d’Isis.

Par cette maniere d’introduire un nouveau genre d’idolâtrie, l’ancienne & la nouvelle furent confondues ensemble. On peut juger de l’excès de cette confusion par la savante collection de Vossius, sur la théologie des payens, où l’on voit de combien d’obscurités on a embrouillé ce point de l’antiquité, en se proposant de l’expliquer, dans la supposition qu’un de ces deux genres d’idolâtrie, n’étoit qu’une idée symbolique de l’autre.

M. l’abbé Pluche, dans son histoire du ciel, a inventé un nouveau système sur l’origine de l’idolâtrie. Il prétend que ce n’est point l’admiration du soleil qui a fait adorer le soleil à la place de son auteur. Jamais, dit-il, ce spectacle de l’univers n’a corrompu les hommes ; jamais il ne les a détournés de la pensée d’un être moteur de tout, & de la reconnoissance qu’ils doivent à une providence toujours seconde en nouvelles libéralités ; il les y rappelle, loin de les en détourner. L’écriture symbolique des Egyptiens, si on l’en croit, par l’abus que la cupidité en a fait, est la source du mal. Toutes les nations s’y sont empoisonnées, en recevant les caracteres de cette écriture sans en recevoir le sens. Une autre conséquence de ce système, tout aussi naturelle, c’est que les anciens dieux n’ont point été des hommes réels ; la seule méprise des figures hiéroglyphiques a donné naissance aux dieux, aux déesses, aux métamorphoses, aux augures, & aux oracles. C’est-là ce qu’il appelle rapporter toutes les branches de l’idolâtrie à une seule & même racine ; mais ce système est démenti par les mysteres si célebres parmi les payens ; on y enseignoit avec soin que les dieux étoient des hommes déïfiés après leur mort. M. l’abbé Pluche tâche de prouver son sentiment par l’autorité de Cicéron, & Cicéron dit positivement dans ses tusculanes, que les cieux sont remplis du genre humain. Il dit encore dans son traité de la nature des dieux, que les dieux étoient des hommes puissans & illustres, qui avoient été déïfiés après leur mort. Il rapporte qu’Evhemerus enseigne où ils sont enterrés, sans parler, ajoute-t-il, de ce qui s’enseigne dans les mysteres d’Eleusis & de Samothrace. Cependant malgré des preuves si décisives, M. l’abbé Pluche, en parlant des mysteres, prétend que ce ne sont point des dieux qu’il faut chercher sous ces enveloppes, qu’elles sont plutôt destinées à nous apprendre l’état des choses qui nous intéressent ; & ces choses qui nous intéressent ne sont, selon lui, que le sens des figures qu’on y représentoit, réduit aux réglemens du labourage encore informe, aux avantages de la paix, & à la justice qui donne droit d’espérer une meilleure vie.

Mais pour renverser de fond en comble tout le système de M. l’abbé Pluche, je vais rapporter un témoignage décisif, tiré de deux des plus grands peres de l’Eglise, & qui prouve que l’hiérophante dans les mystères même d’Egypte, où M. l’abbé Pluche a placé le lieu de la scene, enseignoit que les dieux nationnaux étoient des hommes qui avoient été déïfiés après leur mort. Le trait dont il s’agit est du tems d’Alexandre, lorsque l’Egypte n’avoit point encore succé l’esprit subtil & spéculatif de la philosophie des Grecs. Ce conquérant écrit à sa mere que le suprème hiérophante des mystères égyptiens lui avoit découvert en secret les instructions mystérieuses que l’on y donnoit, concernant la nature des dieux nationnaux. Saint Augustin & saint Cyprien nous ont conservé ce fait curieux de l’histoire ancienne : voici