Page:Diderot - Encyclopedie 1ere edition tome 13.djvu/90

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César dans ses commentaires, estime que la Gaule, composée de la France, d’une partie des Pays-bas, & d’une autre partie de la Suisse, contenoit au moins 32 millions d’habitans.

Suivant M. Wallace, la Palestine, pays étroit & aride, en avoit 6764000 ; mais pour trouver les Israëlites si nombreux dans un si petit espace & sur un aussi mauvais terrein, il avoue lui-même qu’il faut avoir recours aux prodiges : & sans cela, il ne voit pas pourquoi ce pays eût été plus peuplé proportionnellement que ceux qui l’environnoient ; mais on voit aussi combien la nécessité d’avoir recours à une pareille cause, affoiblit la véracité du fait.

Le même auteur parcourt les îles de la Méditerranée, celles de la mer Ægée, l’Asie mineure, les côtes de la Méditerranée vers l’Afrique, la Colchide, & toute l’étendue entre le Pont-Euxin & la mer Caspienne, l’ancienne Hircanie & les autres pays vers le nord ou nord-est de la Perse, & trouve tous ces cantons infiniment plus peuplés dans les tems anciens qu’ils ne le sont aujourd’hui ; mais il reconnoît aussi que l’Angleterre l’étoit beaucoup moins. Ne pourroit-on pas ajouter que l’Allemagne, le Danemarck, la Suede, la Moscovie l’étoient beaucoup moins aussi ? Alors on ne connoissoit ni l’intérieur de l’Afrique, ni l’Amérique : il est probable que les nations de ces vastes contrées n’étoient pas aussi multipliées que celles dont on cite la fécondité.

On ne conteste pas que ces nations ne fussent beaucoup plus nombreuses qu’elles ne le sont de nos jours ; mais de toute la surface de la terre, elles n’occupoient qu’environ les trois quarts de l’Europe, une partie de l’Asie, & une fort petite étendue des côtes de l’Afrique. Ainsi en accordant la proposition, cela prouvera que ces cantons furent plus peuplés autrefois, mais non pas que la terre entiere le fût davantage.

Ces nations étoient les seules qui fussent policées ; les arts, les sciences & le commerce qui y fleurissoient, étoient entiérement ignorés des autres ; il est donc naturel que la population y fût plus abondante qu’elle ne l’est ; il paroît même certain qu’elle le fut plus que dans les tems modernes, parmi les nations qui les ont remplacées dans la possession des arts, des sciences & du commerce. C’est tout l’avantage que peuvent tirer de leurs recherches les partisans de l’ancienne population ; mais ceci n’est qu’une comparaison particuliere de quelques nations à quelques nations, & non pas du tout au tout ; ainsi l’on n’en peut tirer aucune induction convaincante en faveur de l’ancienne population universelle sur la nouvelle.

On sait qu’un grand nombre de savans ont pensé que l’espece humaine avoit souffert de grandes réductions. On voit que c’étoit déja l’opinion de Diodore de Sicile, celle de Strabon, & de tous les historiens de l’antiquité, dont il seroit trop long de citer ici tous les passages, & qui d’ailleurs n’ont fait que se répéter. Vossius met une différence encore plus forte entre la quantité des hommes dans les tems anciens & dans les siecles modernes. Le calcul qu’il publia sur ce sujet en 1685 est insoutenable. Il réduit le nombre des habitans de l’Europe à 30 millions, dans lesquels il ne comprend ceux de la France que pour 5 millions ; on sait que jusqu’à la révocation de l’édit de Nantes, on a toujours compté 20 millions d’habitans dans ce royaume : c’est à quoi les portent le dénombrement qui en fut fait à la fin du siecle dernier, & l’auteur de la dixme royale attribuée à M. le maréchal de Vauban.

Hubner dans sa géographie, ne porte les habitans de l’Europe qu’à 30 millions comme Vossius.

M. de Montesquieu, dans l’esprit des lois & dans la 112e lettre persane, dit qu’après un calcul aussi exact qu’il peut l’être dans ces sortes de choses, il a trouvé qu’il y a à peine sur la terre la dixieme partie


des hommes qui y étoient autrefois ; que ce qu’il y a d’étonnant, c’est qu’elle se dépeuple tous les jours, & que si cela continue, dans dix siecles elle ne sera plus qu’un desert.

On auroit pû rassurer M. de Montesquieu sur cette crainte, que Strabon & Diodore de Sicile ont pû avoir comme lui & avant lui. Les portions du globe qu’il a parcourues se dépeupleront peut-être plus qu’elles ne le sont encore aujourd’hui ; mais il y a grande apparence que tant que la terre subsistera, il subsistera des hommes pour l’habiter. Il est peut-être aussi nécessaire à son existence qu’il y en ait, qu’il est nécessaire à l’univers qu’elle existe.

Nous ne connoissons pas encore la moitié de son étendue ; nous ne jugeons du reste du globe que par comparaison. On le connoissoit encore moins autrefois ; & cependant il semble qu’on se soit plu dans tous les tems à penser que les hommes y étoient plus rares que dans les siecles précédens. Sur quoi donc sont établies les conjectures qui ont donné lieu à cette opinion ? Quelles seroient les causes d’un si grand dépérissement ? si elles étoient morales, elles ne seroient que particulieres, & n’agiroient que sur une partie des hommes, ce qui ne suffit pas pour dépeupler la terre. Il faudroit donc que ces causes fussent physiques & universelles : à l’exception de deux dont nous avons fait mention, & dont les effets doivent être réparés depuis long-tems, en les supposant réels, il n’est arrivé aucuns changemens remarquables dans la nature, ceux qui ont eu lieu dans le ciel n’ont point produit de dérangemens sensibles. A peine s’apperçoit-on à Lisbonne du dernier tremblement de terre qui engloutit presque cette ville entiere, & cette terrible convulsion ne se fit sentir que dans une fort petite étendue du globe : d’ailleurs nous ne voyons point la même diminution dans les autres êtres que celle supposée dans le nombre des hommes. Pourquoi, si elle étoit réelle, seroient-ils les seuls qui l’eussent éprouvée ? Il est vrai que deux maladies cruelles & dévastantes, les ont particuliérement attaqués dans les tems modernes. Sans les remedes qu’on y a trouvés, le genre humain périssoit dans sa source par l’une de ces maladies. On défendit par un arrêt, d’en sauver la douzieme partie, que la seconde détruit à chaque génération, jusqu’à ce que la Théologie eut décidé qu’il n’étoit point contraire à la religion & desagréable à Dieu, d’empêcher les hommes de périr par la petite vérole. Le sort des choses utiles & bienfaisantes est d’éprouver tous les obstacles qui devroient être réservés pour le mal, & qu’il ne rencontre jamais. Tant de motifs gouvernent les hommes ! malgré ces défenses & malgré les entraves que la superstition, l’intérêt, la mauvaise foi, & la stupidité ne cesseront de mettre aux progrès de nos connoissances & aux avantages qui en résultent pour le bien public, il faut espérer que la sage méthode de l’inoculation, dont toutes les nations ressentent déja les plus heureux effets, achevera d’arrêter les ravages de cette maladie, jusqu’à présent si funeste à l’humanité.

On peut donc considérer dès ce moment comme moins destructeur, ce fléau que l’on croit l’une des causes principales de la dépopulation moderne ; il paroîtra même aux siecles à venir n’avoir été qu’instantané, si la raison & l’expérience l’emportent enfin sur les préjugés & la prévention. Mais d’ailleurs n’a-t-il existé aucune de ces maladies générales dans les tems anciens ? Sans parler de toutes celles dont l’histoire fait mention, & qui sont presque inconnues à la médecine moderne ; la lepre dont le peuple de Dieu fut toujours affligé & à laquelle on ne trouva jamais de remede, étoit-elle moins destructive ? Tout considéré, la somme des biens & des maux que la nature a attachés à notre existence, est la même dans tous les tems ; l’univers l’est aussi par