Page:Diderot - Encyclopedie 1ere edition tome 13.djvu/91

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


rapport à nous ; s’il n’est point incorruptible, s’il a eu un commencement, s’il doit avoir un progrès & un dépérissement, ce n’est point à des êtres dont la durée est si courte & la vûe si foible, qu’il est permis d’appercevoir ces révolutions graduelles. Il n’y a qu’un jour que le monde existe pour nous, & nous voulons, dans cette période d’un moment que comprennent l’histoire & la tradition, avoir discerné ses changemens ; pouvons-nous seulement dire qu’il en dût éprouver ?

Tout se tient dans l’univers ; ce n’est qu’un tout subsistant par l’accord & la correspondance de toutes ses parties. Il n’y existe rien, jusqu’au plus petit atôme, qui n’y soit nécessaire. Les corps qu’il renferme ne se maintiennent que par les rapports de leurs masses & de leurs mouvemens. Ces corps ont leurs lois particulieres émanées de la loi générale qui les dirige, & suivant lesquelles ils doivent ou ne doivent pas produire des êtres qui les habitent. Ne peut-on pas présumer que par une suite de ces lois la quantité de ces êtres est déterminée en raison directe de la nécessité réciproque qui est entre eux & les globes dont ils couvrent la surface ? que le nombre n’en sauroit diminuer sensiblement sans altérer la constitution de ces globes, & conséquemment l’harmonie où ils doivent être avec les autres, pour le maintien de l’ordre universel.

« L’existance de la mouche est nécessaire à la subsistance de l’araignée : aussi le vol étourdi, la structure délicate, & les membres déliés de l’un de ces insectes, ne le destinent pas moins évidemment à être la proie, que la force & la vigilance de l’autre à être le prédateur. Les toiles de l’araignée sont faites pour les aîles des mouches, enfin le rapport mutuel des membres du corps humain, dans un arbre, celui des feuilles aux branches, & des branches au tronc, n’est pas mieux caractérisé que l’est dans la conformation le génie de ces animaux, leur destruction réciproque.

Les mouches servent encore à la subsistance des poissons & des oiseaux ; les oiseaux à la subsistance d’une autre espece. C’est ainsi qu’une multitude de systèmes différens se réunissent, & se fondent pour ainsi dire, pour ne former qu’un seul ordre de choses.

Tous les animaux composent un système, & ce système est soumis à des lois méchaniques, selon lesquelles tout ce qui y entre est calculé. Or si le système des animaux se réunit au système des végétaux, & celui-ci au système des autres êtres qui couvrent la surface de notre globe, pour constituer ensemble le système de la terre, il faudra dire que tous ces systèmes ne sont que des parties d’un système plus étendu. Enfin si la nature entiere n’est qu’un seul & vaste système que tous les êtres composent, il n’y aura aucun de ces êtres qui ne soit mauvais ou bon par rapport au grand tout dont il est partie ; car si cet être est superflu ou déplacé, c’est une imperfection, & conséquemment un mal absolu dans le système général ». Essai sur le mérite & la vertu.

De ces principes il résulte que la population en général a dû être constante, & qu’elle le sera jusqu’à la fin ; que la somme de tous les hommes pris ensemble est égale aujourd’hui à celle de toutes les époques que l’on voudra choisir dans l’antiquité, & à ce ce qu’elle sera dans les siecles à venir ; qu’enfin à l’exception de ces évenemens terribles où des fléaux ont quelquefois dévasté des nations, s’il a été des tems où l’on a remarqué plus ou moins de rareté dans l’espece humaine, ce n’est pas que sa totalité se diminuoit, mais parce que la population changeoit de place, ce qui rendoit les diminutions locales.

Ces déplacemens sont bien marqués par ce qui est


arrivé lorsque des conquérans & des nations guerrieres ont ravagé la terre ; on a vû les peuples du midi reculés jusque dans le nord, & revenir occuper la place qu’ils avoient quittée, ou d’autres dans des climats favorables, aussi-tôt que la violence & l’oppression cessoient. Il est clair qu’alors ce n’étoit qu’une partie de la terre qui se dépeuploit pour en peupler une autre ; & c’est, si l’on y prend garde, ce qui arrive à-peu-près dans tous les tems. Ceux de dévastation causent certainement de grandes pertes à l’espece ; mais tandis qu’elle les éprouve dans une partie du monde, elle se multiplie dans les autres, & répare même ses pertes avec accroissement dans celles qui ont été dévastées, dans les tems de repos qui suivent ceux de ces calamités ; les hommes ne sentent jamais autant le besoin qu’ils ont les uns des autres qu’après ces désastres, dont le malheur commun les rapproche & ranime en eux le sentiment d’affection si favorable à la propagation.

Tout ce que rapportent les historiens de l’antiquité, fondé sur des instans & des cas particuliers, a bien peu de force contre des lois éternelles & générales, d’ailleurs les faits qu’ils avancent sont-ils incontestables ? Hérodote, témoin oculaire de ce qui se passoit en Egypte, & même des embaumemens qu’il a décrits d’une maniere si incorrecte, dit lui-même qu’il ne garantit pas une grande partie de ce qu’il écrit. Comment concilier l’observation de Thucidide, qui remarque que les Grecs ne menerent au siége de Troie que 100810 hommes, parce qu’ils craignirent de manquer de vivres dans un pays étranger, avec ces millions d’hommes armés que donne Diodore de Sicile à Ninus & à Sémiramis ? Etoit-il plus aisé de faire subsister ces multitudes que les 100810 grecs qui furent au siége de Triæ ? On trouve dans Xénophon, que l’armée d’Artaxercès, contre laquelle il combattit avec les Grecs qui étoient dans celle du jeune Cyrus, étoit de 1,200,000 hommes : il ne dit en aucun endroit qu’il l’ait vûe, mais seulement qu’on la faisoit monter à ce nombre ; & dans l’histoire de la retraite des dix mille, on voit qu’ils ont traversé plusieurs déserts immenses qui faisoient partie de l’empire des Perses. Or on ne peut pas dire qu’un royaume où il se trouve de si vastes régions inhabitées soit abondamment peuplé.

César, dans le dénombrement qu’il fait des habitans de la Gaule, paroit moins éloigné de la vérité ; on en trouveroit presque le même nombre encore aujourd’hui dans les pays que comprend ce dénombrement. Cela doit servir à prouver combien il faut se défier de ceux que nous ont laissés les autres historiens de l’antiquité. Ne devons-nous pas croire en effet que Diodore de Sicile & les autres ont été trompés par de faux calculs & des récits peu fideles ? Qui est-ce qui, dans l’avenir, ne croira pas pouvoir assurer, d’après les calculs de Vossius & la géographie d’Hubner, que l’Europe, au seizieme siecle, n’étoit peuplée que de trente millions d’habitans, appuyé sur-tout du témoignage du célebre Montesquieu ?

Convenons cependant, nous l’avons déjà dit, que les anciennes nations policées pouvoient être plus nombreuses que celles des tems modernes ; nous en pouvons juger par les Grecs & par les Romains, de l’état desquels nous sommes plus assurés. Il est certain aussi que les nations actuelles qui les ont remplacées dans la possession des arts & des sciences, le sont moins elles-mêmes qu’elles ne l’étoient autrefois.

La raison de cette différence est évidemment celle qui est arrivée dans les religions, dans les gouvernemens, dans la politique en général, & principalement dans les mœurs : les lois & les coûtumes des