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ritime fut presque borné à la Grèce & au Pont-Euxin, d’où elle tiroit sa subsistance. « Athènes, dit Xénophon, a l’empire de la mer ; mais comme l’Attique tient à la terre, les ennemis la ravagent tandis qu’elle fait ses expéditions au loin. Les principaux laissent détruire leurs terres, & mettent leur bien en sûreté dans quelque île. La populace qui n’a point de terres, vit sans aucune inquiétude. Mais si les Athéniens habitoient une île & avoient outre cela l’empire de la mer, ils auroient le pouvoir de nuire aux autres sans qu’on pût leur nuire, tandis qu’ils seroient les maîtres de la mer ». Vous diriez que Xénophon a voulu parler de l’Angleterre.

Athènes tomba dès qu’elle abandonna ses principes. Cette ville qui avoit résisté à tant de défaites, qu’on avoit vu renaître après ses destructions, fut vaincue à Chéronée, & le fut pour toujours. Qu’importoit que Philippe leur renvoyât tous les prisonniers, il ne renvoyoit que des hommes perdus par la corruption. Enfin l’amour des Athéniens pour les jeux, les plaisirs & les amusemens du théatre succédant à l’amour de la patrie, hâta les progrès rapides de Philippe & la chûte d’Athènes, suivant l’opinion d’un élégant historien romain. Voici comme Justin, liv. VI. s’exprime à ce sujet, & ses paroles sont dignes de terminer cet article.

« Le même jour mourut avec Epaminondas, capitaine thébain, toute la valeur des Athéniens. La mort d’un ennemi qui tenoit à toute heure leur émulation éveillée, assoupit leur courage & les plongea dans la mollesse. On prodigue aussi-tôt en jeux & en fêtes le fond des armemens de terre & de mer. Tout exercice militaire cesse, le peuple s’adonne aux spectacles ; le théatre dégoûte du camp ; on ne considere, on n’estime plus les grands capitaines ; on n’applaudit, on ne défere qu’aux poëtes & aux agréables déclamateurs. Le citoyen oisif partage les finances destinées à nourrir le matelot & le soldat. Ainsi s’éleva la monarchie de Macédoine sur un tas de républiques greques, & le débris de leur gloire fit un grand nom à des barbares ». (Le chevalier de Jaucourt.)

République romaine, (Gouvern. de Rome.) tout le monde sait par cœur l’histoire de cette république. Portons nos regards avec M. de Montesquieu sur les causes de sa grandeur & de sa décadence, & traçons ici le précis de ses admirables réflexions sur un si beau sujet.

A peine Rome commençoit à exister, qu’on commençoit déja à bâtir la ville éternelle ; sa grandeur parut bientôt dans ses édifices publics ; les ouvrages qui ont donné & qui donnent encore aujourd’hui la plus haute idée de sa puissance ont été faits sous ses rois. Denis d’Halicarnasse n’a pu s’empêcher de marquer son étonnement sur les égouts faits par Tarquin, & ces égouts subsistent encore.

Romulus & ses successeurs furent presque toujours en guerre avec leurs voisins, pour avoir des citoyens, des femmes ou des terres : ils revenoient dans la ville avec les dépouilles des peuples vaincus ; c’étoient des gerbes de blé & des troupeaux ; ce pillage y causoit une grande joie. Voilà l’origine des triomphes, qui furent dans la suite la principale cause de la grandeur où cette ville parvint.

Rome accrut beaucoup ses forces par son union avec les Sabins, peuples durs & belliqueux, comme les Lacédemoniens dont ils étoient descendus. Romulus prit leur bouclier qui étoit large, au lieu du petit bouclier argien dont il s’étoit servi jusqu’alors : & on doit remarquer que ce qui a le plus contribué à rendre les Romains les maîtres du monde ; c’est qu’ayant combattu successivement contre tous les peuples, ils ont toujours renoncé à leurs usages sitôt qu’ils en ont trouvé de meilleurs.


Une troisieme cause de l’élévation de Rome, c’est que ses rois furent tous de grands personnages. On ne trouve point ailleurs dans les histoires une suite non-interrompue de tels hommes d’état & de tels capitaines.

Tarquin s’avisa de prendre la couronne sans être élu par le sénat ni par le peuple. Le pouvoir devenoit héréditaire ; il le rendit absolu. Ces deux révolutions furent suivies d’une troisieme. Son fils Sextus, en violant Lucrece, fit une chose qui a presque toujours fait chasser les tyrans d’une ville où ils ont commandé ; car le peuple, à qui une action pareille fait si bien sentir sa servitude, prend volontiers une résolution extrème.

Il est pourtant vrai que la mort de Lucrece ne fut que l’occasion de la révolution ; car un peuple fier, entreprenant, hardi & renfermé dans ses murailles, doit nécessairement secouer le joug ou adoucir ses mœurs. Il devoit donc arriver de deux choses l’une, ou que Rome changeroit son gouvernement, ou qu’elle resteroit une petite & pauvre monarchie ; elle changea son gouvernement. Servius Tullius avoit étendu les privileges du peuple pour abaisser le sénat ; mais le peuple enhardi par son courage renversa l’autorité du sénat, & ne voulut plus de monarchie.

Rome ayant chassé les rois, établit des consuls annuels, & ce fut une nouvelle source de la grandeur à laquelle elle s’éleva. Les princes ont dans leur vie des périodes d’ambition, après quoi d’autres passions & l’oisiveté même succedent ; mais la république ayant des chefs qui changeoient tous les ans & qui cherchoient à signaler leur magistrature pour en obtenir de nouvelles, il n’y avoit pas un moment de perdu pour l’ambition : ils engageoient le sénat à proposer au peuple la guerre, & lui montroient tous les jours de nouveaux ennemis.

Ce corps y étoit déja assez porté de lui-même. Fatigué sans cesse par les plaintes & les demandes du peuple, il cherchoit à le distraire de ses inquiétudes, & à l’occuper au dehors. Or la guerre étoit presque toujours agréable au peuple ; parce que, par la sage distribution du butin, on avoit trouvé le moyen de la lui rendre utile. Rome étant une ville sans commerce, & presque sans arts, le pillage étoit le seul moyen que les particuliers eussent pour s’enrichir.

On avoit donc établi de la discipline dans la maniere de piller ; & on y observoit, à-peu-près, le même ordre qui se pratique aujourd’hui chez les petits Tartares. Le butin étoit mis en commun, & on le distribuoit aux soldats : rien n’étoit perdu, parce qu’avant que de partir, chacun avoit juré qu’il ne détourneroit rien à son profit. Or les Romains étoient le peuple du monde le plus religieux sur le serment, qui fut toujours le nerf de leur discipline militaire. Enfin, les citoyens qui restoient dans la ville jouissoient aussi des fruits de la victoire. On confisquoit une partie des terres du peuple vaincu, dont on faisoit deux parts : l’une se vendoit au profit du public ; l’autre étoit distribuée aux pauvres citoyens sous la charge d’une rente en faveur de l’état.

Les consuls ne pouvant obtenir l’honneur du triomphe que par une conquête ou une victoire, faisoient la guerre avec un courage & une impétuosité extrème ; ainsi la république étoit dans une guerre continuelle, & toujours violente. Or, une nation toujours en guerre, & par principe de gouvernement, devoit nécessairement périr, ou venir à-bout de toutes les autres, qui, tantôt en guerre, tantôt en paix, n’étoient jamais si propres à attaquer, ni si préparées à se défendre.

Par-là, les Romains acquirent une profonde connoissance de l’art militaire. Dans les guerres passageres, la plûpart des exemples sont perdus ; la paix donne d’autres idées, & on oublie ses fautes, & ses