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laquelle elle est fondée. Du reste, les devoirs n’en sont pas fort différens, et l’on ne sauroit produire aucun devoir des chrétiens, qui n’ait été approuvé par quelque philosophe ». Bibliot. choisie, tom. XXII. p. 457.

Ce qu’il dit dans la page 444 est encore plus formel : le voici. « Il n’y a aucune vertu, qui ne se trouve établie dans les écrits des disciples de Socrate, qui nous ont conservé sa doctrine, ni aucun vice qui n’y soit condamné ».

Un autre auteur non moins illustre, & qui étoit aussi un grand juge dans ces sortes de matieres, parce qu’il avoit étudié la théologie payenne, non en homme simplement curieux & érudit, mais en philosophe, donne une idée aussi favorable de la morale payenne.

« Si les payens, dit-il, n’ont point[1] pratiqué la véritable vertu, ils l’ont du-moins bien connue, car ils ont loué ceux qui en faisant une belle action, ne se proposent pour récompense ni un intérêt pécuniaire, ni l’approbation publique, & ils ont méprisé ceux qui ont pour but dans l’exercice de la vertu, la réputation, la gloire & l’applaudissement de leur prochain[2] ».

A l’égard des PP. de l’Église, j’en pourrois citer plusieurs, tels que Justin martyr, S. Clément d’Alexandrie, Lactance & S. Augustin, qui n’ont fait nulle difficulté de mettre en parallele la morale des payens avec celle du Christianisme. Ils soutiennent que celui qui voudroit rassembler en forme de système, tout ce que les Philosophes ont dit conformément aux lumieres de la nature, pourroit s’assurer de connoître la vérité.

« Il est aisé de faire voir, dit expressément Lactance, que la vérité toute entiere a été partagée entre les différentes sectes des philosophes, & que s’il se trouvoit quelqu’un qui ramassât les vérités répandues parmi toutes ces sectes, & n’en fît qu’un seul corps de doctrine, certainement il ne différeroit en rien des sentimens des Chrétiens ». Docemus nullam sectam fuisse tam deviam, nec philosophorum quenquam tam inanem, qui non viderit aliquid ex vero…….. Quod si extitisset aliquis qui veritatem sparsam per singulos, per sectasque diffusam colligeret in unum, ac redigeret in corpus, is profecto non dissentiret a nobis.

Lactant. Inst. divin. lib. VII. cap. vij. num. 4. édit. Cellar. Conferen. Justin martyr, Apolog. j. pag. 34. édit. Oxon. Clément d’Alexandrie, Stromat. lib. I. pag. 288, 299. édit. Sylburg. Colon. 1688. Et S. Augustin, de verâ relig cap. iv. §. 7. pag. 559. tom. I. édit. Antuerp. epist. ad Dioscor. §. 21. pag. 255. tom. II. Voyez aussi epist. lvj. 202. & confess. lib. VII. c. ix. & lib. VIII. c. ij.

Il ne faut pas croire, au reste, que le nouveau Testament ait lui-même recueilli tous ces divers rameaux de l’arbre moral. II suffit de le lire avec attention pour se convaincre du contraire. « En effet, comme le remarque très-bien Barbeyrac, les écrivains sacrés ne nous ont pas laissé un système méthodique de la science des mœurs : ils ne définissent pas exactement toutes les vertus : ils n’entrent presque jamais dans aucun détail : ils ne font que donner dans les occasions, des maximes générales, dont il faut tirer bien des conséquences pour les appli-


quer à l’état de chacun, & aux cas particuliers. En un mot, on voit clairement qu’ils ont eu plus en vûe de suppléer ce qui[3] manquoit aux idées de morale reçues parmi les hommes, ou d’en retrancher ce que de mauvaises coutumes avoient introduit & autorisé contre les lumieres mêmes de la nature, que de proposer une morale complette ».[4]

Je finis ici cette digression dans laquelle je ne me suis jetté que malgré moi, & dans la crainte que la critique & l’autorité de Barbeyrac n’en imposassent à quelques lecteurs ; inconvénient que j’ai voulu parer. Je n’ose, au reste, me flatter d’avoir toujours saisi le vrai dans l’examen que j’ai fait des différentes questions qui font le sujet de cet article ; ce que je puis assurer, c’est que j’ai du-moins cherché la vérité de bonne foi & sans préjugés : c’est au lecteur à décider si j’ai réussi. Je ne voulois que le mettre en état de choisir entre les richesses & la pauvreté, c’est-à-dire entre le vice & la vertu ; & il me semble qu’il a présentement devant les yeux les pieces instructives du procès, & qu’il peut juger. Pour moi qui y ai vraissemblablement refléchi plus que lui, je crois, tout bien examiné, devoir m’en tenir à la sage & judicieuse décision de Séneque. Angustanda certè sunt patrimonia, dit ce philosophe, ut minus ad injurias fortunæ simus expositi. Habiliora sunt corpora in bello, quæ in arma sua contrahi possunt, quam quæ superfunduntur, & undique magnitudo sua vulneribus objecit. Optimus pecuniæ modus est, qui nec in paupertatem cadit, nec procul a paupertate discedit. De tranquil. animi, cap. viij. circa fin.

En un mot, c’est le bagage de la vertu. Il peut être nécessaire jusqu’à un certain point ; mais il retarde plus ou moins la marche. Il y a sans doute des moyens légitimes d’acquérir, mais il y en a peu de bons. L’honnête épargne est entre les meilleurs, mais elle à ses défauts. Quelle sollicitude n’exige-t-elle pas ? Est-ce bien là l’emploi du tems d’un homme destine aux grandes choses ? L’agriculture est une voie de s’enrichir très légitime ; c’est, pour ainsi dire, la bénédiction de notre bonne mere nature : mais qui est ce qui a le courage de marcher sur la trace du bœuf, & de chercher laborieusement l’or dans un sillon ? Les profits des métiers sont honnêtes. Ils découlent principalement de l’industrie, de la diligence, & d’une bonne foi reconnue. Mais où sont les commerçans qui ne doivent la fortune qu’à ces seules qualités ? Les gains exorbitans de la finance ne sont que le plus pur sang des peuples exprimé par la vexation. On ne nie pas que l’opulence qui naît de la munificence

  1. On sent que cela ne peut s’entendre que des payens en général, qui certainement n’étoient pas tous des Aristide, des Socrate, des Regulus, des Caton, des Marc Aurele & des Julien, non plus que les Chrétiens ne sont pas tous des saints.
  2. Bayle, dictionn. hist. & crit. rem. h. de l’art. Amphiaraus. Il faudroit remplir des pages entieres de citations, si l’on vouloit rapporter tous les passages des anciens, où ils ont enseigné cette morale.
  3. Ceci ne peut s’entendre que d’un petit nombre de préceptes moraux peu importans, qui supposent la qualité de chrétien considéré précisément comme tel ; car d’ailleurs, l’identité absolue qui se trouve entre la morale de l’Evangile & celle des philosophes payens en général, peut se prouver avec autant d’exactitude & d’évidence, qu’il y en a dans les démonstrations les plus rigoureuses des Géometres. Je dis l’identité pour me conformer aux idées les plus généralement reçues ; mais je n’ignore pas qu’il y a eu de tout tems de très grands philosophes qui ont fait infiniment plus de cas des œuvres de Platon, d’Aristote, de Xénophon, de Séneque, de Plutarque, des offices de Cicéron, du manuel d’Epictere, & des réflexions morales de l’empereur Marc Antonin, que de tous les livres rabbiniques qui composent aujourd’hui le canon des Ecritures. Comme c’est ici une affaire de goût & de sentiment, chacun est libre d’en juger comme il lui plaira, sans que qui que ce soit puisse être en droit de le trouver mauvais.
  4. Traité du jeu, liv. I. chap. iij §. 2. pag. 42, 43, tom. I. édit. Amst. 1737. On peut conférer ce passage & ce qui le précede, avec ce que dit le Clerc dans la vie de Clément d’Alexandrie (Bibliot. univ. tom. X. pag. 212, 213.), & l’on verra que Barbeyrac ne fait ici que copier les pensées du savant journaliste, & qu’il les exprime même le plus souvent dans les mêmes termes. Il me semble qu’il y auroit eu plus de bonne foi à en avertir.