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se rendre à Bâle, où il publia plusieurs ouvrages, se plut dans cette ville, & y mourut le 12 de Juillet 1536. Il y fut enterré honorablement, & l’on y fait encore beaucoup d’honneur à sa mémoire.

Il seroit superflu de remarquer ici, qu’Erasme étoit un des plus grands hommes de la république des lettres ; on lui doit principalement dans nos pays la renaissance des sciences, la critique, & le goût de l’antiquité. C’est un des premiers qui ait traité les matieres de religion avec la noblesse & la dignité qui conviennent à nos mysteres. Il étoit tolérant, aimoit la paix, & en connoissoit tout le prix. Sa dissertation sur le proverbe dulce bellum inexpertis prouve bien qu’il avoit profondément médité sur ce sujet, les grands principes de la raison, de l’évangile & de la politique. Mais il eut beau vivre & mourir dans la communion romaine, & essuyer pour cette raison, bien des injures de quelques zélés protestans, il n’en a pas été moins maltraité durant sa vie & après sa mort, par plusieurs écrivains catholiques. C’est en vain qu’il vit avec joie les premieres démarches de Luther, & qu’il s’affligea, lorsqu’il crut le luthéranisme prêt à se perdre, il n’en fut pas moins accablé d’invectives par Luther, & par quelques autres plumes du même parti ; enfin ses sentimens modérés lui firent des ennemis dans toutes les sectes.

Il étoit d’une complexion délicate, & de la plus grande sobrieté ; quant à l’amour, il reconnoit qu’il n’en fut jamais l’esclave : veneri, pour me servir de ses termes, nunquam servitum est, ne vacavit quidem in tantis studiorum laboribus ; c’est très-bien dit, car l’oisiveté & la bonne chere sont les nourrices de la luxure.

Holbein, son ami particulier, fit son portrait à demi corps, que Beze orna d’une épigramme qu’on a fort louée, & qui n’a que du faux brillant ; la voici cette épigramme.

Ingens ingentem quem personat orbis Erasmum :
Hic tibi dimidium picta tabella refert.
At cur non totum ? Mirari define, lector,
Integra nam totum terra nec ipsa capit.

La pensée de Beze est une fausse pensée, parce qu’un peintre n’a pas plus de peine à faire un portrait grand comme nature, lorsque c’est le portrait d’un savant ou d’un héros dont la gloire vole par-tout, que quand c’est le portrait d’un paysan qui n’est connu que dans son village.

La bonne édition des œuvres d’Erasme, est celle d’Hollande, en 1703. onze vol. fol. Ils contiennent des traités en presque tous les genres ; grammaire, rhétorique, philosophie, théologie, épitres, commentaires sur le nouveau testament, paraphrases, traductions, apologies, &c. Tous ces traités sont écrits avec une pureté & une élégance admirable.

Au plus bel esprit de son tems, joignons un des premiers hommes de mer du dernier siecle, que Rotterdam a vû naître dans son sein ; c’est de Corneille Tromp que je veux parler, fils du grand Tromp ; il marcha sur ses traces, & fut le digne rival de Ruiter. Brandt a écrit sa vie ; elle est intéressante, mais ce n’est pas ici le lieu d’en donner l’extrait ; il suffit de dire que Tromp se trouva à plus de vingt batailles navales, & qu’il portoit par-tout la terreur & la victoire ; c’étoient alors les jours brillans des beaux faits de la Hollande. Le comte d’Estrade écrivoit au roi de France, en 1666. « Tromp a combattu en lion sur six vaisseaux, les uns après les autres ; mais il s’étoit engagé trop avant, & a obligé Ruiter de tout hasarder pour le retirer, ce qui a bien réussi, & ce qui pourroit le faire périr avec toute la flote une autre fois ».

La réputation qu’il s’étoit acquise dans le monde, étoit si grande, qu’au retour de la paix le roi de la


Grande-Bretagne souhaita de le voir, & les comtes d’Arlington & d’Ossory furent chargés de cette négociation. Tromp se disposa à répondre à l’honneur que le roi lui faisoit, & le prince d’Orange lui-même l’accompagna jusqu’à la Brille, le 12 Janvier 1675.

Il se mit en mer avec trois yachts qui l’attendoient ; les ducs d’York, de Monmouth, de Buckingham, & grand nombre d’autres seigneurs, allerent au-devant de lui, & le concours du peuple fut extraordinaire ; le roi l’honora de la qualité de baron, la rendit héréditaire dans sa famille, & lui fit présent de son portrait enrichi de diamans. Au mois de Juin de cette même année, il commanda la flotte de quarante vaisseaux danois & hollandois, contre les Suédois, & remporta la victoire ; le roi de Danemarck lui donna l’ordre de l’éléphant, & la qualité de comte.

La guerre s’étant allumée avec la France, le roi Guillaume III. le nomma en 1691, pour commander la flote des états ; mais peu de mois après il mourut âgé d’environ 62 ans. Si quelques bruits chargerent la France d’avoir avancé ses jours, il ne faut admettre des accusations aussi graves & aussi odieuses, que sur des preuves d’une force irrésistible.

Enfin Jacques duc Monmouth, né à Rotterdam en 1649, a fait trop de bruit dans l’histoire pour ne pas parler de lui. Il étoit fils naturel de Charles II, & sa mere se nommoit Lucie Walters ; le roi son pere ayant été rétabli dans ses états en 1660, le fit venir à sa cour, & eut pour lui une tendresse extraordinaire ; il le créa comte d’Orkney, duc de Monmouth, pair du royaume, chevalier de l’ordre de la jarretiere, capitaine de ses gardes, & lieutenant-général de ses armées, après sa victoire contre les rebelles d’Ecosse.

Il possedoit toutes les qualités qui pouvoient le rendre agréable à la nation ; une bravoure distinguée, une figure gracieuse, des manieres douces, une générosité peu réfléchie ; ces qualités lui valurent la faveur populaire, qui s’accrut beaucoup par la haine qu’on portoit à la religion du duc d’Yorck ; cependant avec tant de part à l’affection du peuple, il n’auroit jamais été dangereux s’il ne s’étoit aveuglément resigné à la conduite de Shaftsbury, politique audacieux, qui le flatta de l’espoir de succéder à la couronne.

Le duc d’Yorck connoissant tout le crédit du duc de Monmouth, le fit exiler du royaume. Il choisit la Hollande pour sa retraite ; & comme personne n’ignoroit la part qu’il avoit toujours eue à l’affection d’un pere indulgent, il avoit trouvé toutes sortes de distinctions & d’honneurs, sous la protection du prince d’Orange. Lorsque Jacques étoit monté sur le trône, ce prince avoit pris la résolution de congédier Monmouth & ses partisans ; ils s’étoient retirés à Bruxelles, où le jeune fugitif se voyant encore poursuivi par la rigueur du nouveau monarque, fut poussé contre son inclination à former une entreprise téméraire & prématurée sur l’Angleterre. Il ne pouvoit se dissimuler que Jacques avoit succédé au trône sans opposition ; le parlement qui se trouvoit assemblé, témoignoit de la bonne volonté à satisfaire la cour, & l’on ne pouvoit douter que son attachement pour la couronne, ne donnât beaucoup de poids à toutes les mesures publiques. Les abus étoient encore éloignés de l’excès, & le peuple n’avoit pas encore marqué de disposition à s’en plaindre amérement. Toutes ces considérations se présenterent sans doute au duc de Monmouth ; mais telle fut l’impatience de ses partisans, telle aussi la précipitation du comte d’Argyle, qui étoit parti pour faire soulever l’Ecosse, que la prudence ne fut point écoutée, & le malheureux Monmouth se vit comme entraîné vers son sort.

La bataille de Sedgemoor près de Bridgewater, se