Page:Diderot - Encyclopedie 1ere edition tome 14.djvu/635

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croissement, la forme pyramidale de sa tête, & sa grande élévation, qui va quelquefois jusqu’à plus de cent piés. Son écorce est cendrée, assez unie, fort seche, & très-cassante. Cet arbre fait beaucoup de racines qui font rarement le pivot ; mais elles s’étendent pour la plûpart, se divisent en quantité de ramifications. Ses jeunes branches se garnissent d’un grand nombre de feuilles petites & étroites, d’un verd tendre & brillant en-dessus & blanchâtre en-dessous ; elles sont placées fort près & à plusieurs rangs de chaque côté des branches en maniere de peigne, & à-peu-près comme la feuille de l’if. Ses fleurs femelles ou chatons paroissent au commencement de Mai ; elles sont d’un assez beau rouge, mais dont l’apparence n’est sensible que de près. Les fruits que produit le sapin sont des cônes qui different de ceux du pin par leur forme qui est cylindrique, au-lieu que le cône du pin est de figure pyramidale. Sa graine aîlée comme celle du pin est plus mollasse, & les écailles qui la couvrent sont moins ligneuses. Il faut s’y prendre à tems pour cueillir les cônes du sapin proprement dit, ou sapin à feuille d’if, car ils ne tombent point en entier ; dès que leur maturité est parfaite, ce qui arrive de bonne heure en automne, les écailles & les graines qui forment le cône se détachent des filets qui les soutiennent, elles tombent & se dispersent de façon qu’il n’est guere possible de les retrouver : les cônes du sapin proprement dit, ont la pointe tournée en-haut, à la différence de ceux de l’épicea qui pendent en-bas.

Le sapin par rapport au volume & à l’utilité de son bois se met au nombre des arbres forestiers du premier rang. Il a de plus le mérite de croître dans des endroits où les arbres d’un bois de meilleure essence se refusent absolument. Il se plaît dans les pays froids & élevés, dans les gorges ténébreuses & sur le revers des montagnes exposées au nord, dans les lieux frais & humides, & dans les terres fortes & profondes ; cependant on le voit réussir aussi dans les terreins sablonneux, maigres & graveleux, pourvû qu’ils aient beaucoup de fond. Le sapin pénetre dans les joints des rochers, & jusque dans les fentes qui en séparent les lits ; c’est même dans cette position que cet arbre réussit le mieux ; il profite également dans le gravier humide, dans les terres rouges, limonneuses, & généralement par-tout où le hêtre réussit. Il peut venir aussi dans la glaise pure & dans un sol fort & grossier, mais il ne réussit pas si bien lorsque les terres sont engraissées de fumier ou qu’elles sont en culture. Il peut se soutenir encore dans les terres seches, pauvres & stériles, à-moins qu’elles ne soient extrèmement sablonneuses & légeres, trop superficielles & sans aucun mélange ; on l’a vû venir enfin sur des voûtes d’anciens bâtimens fort élevés, où ses racines perçoient à-travers la maçonnerie. Cependant il n’y avoit sur ces voûtes qu’une épaisseur d’un ou deux piés de terre fort légere. Cet arbre ne se refuse presqu’à aucun terrein, si ce n’est à l’aridité de la craie, à la dureté du tuf & au sable vif. Il ne craint jamais le froid, mais il ne fait que languir dans les pays chauds ; il ne réussit même sur les montagnes froides & élevées que quand les plants sont fort près les uns des autres ; c’est aussi le meilleur moyen d’en accélérer l’accroissement dans toutes sortes de terreins.

Dans les pays où il y a de vieux sapins, ces arbres se multiplient fort aisément d’eux-mêmes, mais quand on veut faire de nouvelles plantations, il n’est pas si facile d’y réussir. Quoiqu’à proprement parler cet arbre puisse venir de bouture & de branches couchées, ce sont des moyens trop longs, qui ne peuvent guere servir que pour la multiplication de quelques especes rares de sapins, & qui ne conviennent nullement pour faire des plantations en


grand. Ce n’est qu’en semant qu’on peut bien remplir cet objet. Il y a deux façons d’y procéder ; l’une qui est la moins sure & la plus dispendieuse, est de mettre le terrein en bonne culture par plusieurs labours, comme si on vouloit lui faire porter du blé ; de le herser soigneusement sur le dernier labourage au printems ; d’y semer ensuite la graine à plein champ comme on répand le blé ; & de la recouvrir fort légerement en faisant traîner par un cheval des branchages sur le terrein, car cette graine ne leve point lorsqu’elle est trop enterrée. Ordinairement ces semis levent à merveille dans les terreins qui ne sont pas trop exposés au soleil, mais on court le risque de les voir dépeuplés, soit par les chaleurs de l’été ou par les gelées d’hiver. On peut parer le premier inconvénient en semant de l’avoine avec la graine de sapin. Cette avoine entretient une fraîcheur qui garantit les jeunes plants de l’ardeur du soleil ; on peut la couper ou faucher sans endommager le semis, mais l’inconvénient de la gelée reste, & c’est le plus à craindre ; car si le semis a été fait dans une bonne terre, les mauvaises herbes envahissent le terrein les années suivantes & étouffent les jeunes plants, à moins d’y donner des soins de culture qui iroient à grands frais dans un espace un peu considérable. Le sapin d’ailleurs ne peut souffrir la culture, les soins qui lui viennent de main d’homme lui sont contraires, il ne veut être garanti que par les secours de la nature. Une autre maniere de faire des semis du sapin, qui quoique moins expéditive que la précédente, est plus assurée & presque de nulle dépense, c’est de répandre la graine aussi-tôt qu’elle est recueillie, parmi les broussailles, les bruyeres, les genévriers, les ronces, les épines, &c. Plus le terrein sera couvert d’arbrisseaux, plus le semis prosperera. Il pourra sembler que ceci est en contrariété avec ce que j’ai dit sur les herbes qui étouffent les jeunes plants de sapin venus dans une terre cultivée ; mais il faut considérer que la culture prêtant faveur à la crue des mauvaises herbes, elles deviennent folles & couvrent le terrein, au-lieu que les arbrisseaux laissent peu d’herbes à leur pié, & forment un abri naturel aux jeunes plants qui levent ; c’est ainsi que seme la nature ; il est vrai que ses progrès sont lents dans les commencemens. Le tems n’est rien pour elle ; le succès est l’unique but qu’elle se propose. Aussi arrive-t-il que les semis faits de cette façon ne commencent à se montrer qu’au bout de quatre ou cinq ans. Cependant on est dédommagé par la suite des progrès que font ces arbres lorsqu’ils sont dans leur force ; on peut s’attendre que s’ils sont dans un terrein convenable, ils s’éleveront à plus de 30 piés en trente ans, & la plûpart auront jusqu’à deux piés de diametre à l’âge de quarante ans, & on remarque en Angleterre que des sapins âgés d’environ quatre-vingt ans avoient aussi quatre-vingt piés d’hauteur sur dix à onze de circonférence dans une terre argilleuse & forte ; mais si l’on ne veut faire que de petites plantations, on pourra semer les graines au mois d’Avril, dans des caisses plattes ou des terrines, ou même dans des planches de terre à potager qui soit meuble & légere, que l’on aura mêlée d’une moitié de vieux décombres.

Il faudra arroser bien légerement dans les tems de hâle & de sécheresse, soit le semis, soit les jeunes plants lorsqu’ils seront levés ; les sarcler au besoin, les garantir de la grande ardeur du soleil avec des branchages feuillus, & serrer les caisses ou terrines pendant l’hiver. A l’égard des planches, il sera à propos de leur faire de l’abri avec de la paille hachée, ou telle autre chose que l’on imaginera pouvoir les sauver des grandes gelées. Il faudra les transplanter au bout de deux ou trois ans sans différer davantage, car ces arbres ne reprennent pas lorsqu’ils sont âgés,